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Vue sur la campagne mayennaise.

Jour 32 : La campagne mayennaise

3 min
À retrouver dans l'émission

Alors qu'une bonne partie du confinement est derrière lui, A. Bellanger dresse le portrait de la campagne mayennaise qui l'a accueilli. Entre terre et ciel, chapelles de villages, fermes, chemins de randonnées ou routes qui sillonnent à travers champs et massifs, portrait d'une nature à redécouvrir.

Vue sur la campagne mayennaise.
Vue sur la campagne mayennaise. Crédits : Aurélien Bellanger

Plutôt mer ou plutôt montagne ?

Je préfère la campagne à la mer pour une bête question de rayon : un disque entier, pour mes balades, plutôt qu’un hémicycle. Et si, après plus d’un mois de confinement, à l’apogée verdâtre du printemps, l’infini bleu me manque, l’arrivée soudaine d’un ciel estival vient de nous apporter de la mer le meilleur, l’aérien, l’inutile : des boules de papier journal, comme on en met, entre deux assiettes fleuries, dans les grands cartons des nouvelles vies. Ou bien des sortes de Pietà en marbre un peu fondu, innombrables, identiques, sur toute l’étendue du ciel – ou encore le ciel comme une grande mer renversée remplie d’atolls innombrables. 

Sans atteindre la précision d’un vécu synesthésique, j’ai toujours entendu, ici, l’été, le ciel bleu siffler sur les biseaux métalliques des toits en ardoise – la Mayenne estivale comme jeu de prisme d’une expérience de physique abandonnée, comme il y a à Delhi, hagard et déréglé, un observatoire astronomique moghol qui pendouille tristement du ciel gris, sans que plus aucune étoile ne soit jamais visible au bout de ses toboggans ocres.

Le cœur de cette expérience, ce serait Argentré, dont le nom semble désigner aujourd’hui, pour l’éternité, le premier âge de la photographie, son ère mouillée,  charnelle et argentique. Cette horloge à quatre pans, à la base de son clocher, doit être contemporaine des expériences de Nicéphore Niépce – il y eut en tout cas une époque où il devait être aussi glorieux de faire entrer la lumière dans une chambre noire que de faire ressortir le temps par les quatre côtés d’un différentiel.

Le ciel, certains jours, et spécialement ici, à cause du contraste massif entre le vert de la terre et le gris-bleu des nuages – ainsi que de la ressemblance entre futaies et  cumulonimbus – évoque un négatif : ces nuages, normalement associés à des sensations d’assombrissement, sont éblouissants, et le ciel autour en acquiert quelque chose d’un peu éteint, de délayé, de sombre.

C’est une route que nous prenons maintenant tous les jours, pour aller à la maison nouvelle, et qui remplace un peu les balades du premier mois de confinement – la voiture comme sas étanche, comme long tunnel comme les tubes qui sortaient de la maison à la fin de E.T. Nous évitons néanmoins, par prudence, la nationale, peu certains de la validité de toute l’opération : partir rénover une maison, à vingt kilomètres de notre domicile. Nous prenons par le sud, par la voie privée qui dessert le château des Roches, par Louvigné, puis Bazougers et Chéméré-le-Roi – avant entre les deux, ce village au nom génial et paresseux : La Bazouge-de-Chéméré. 

Plutôt montagne ! Géologie et géographie de la basse montagne mayennaise

On avance à peine, sur ces routes sinueuses, avec les Monts de Coëvrons, sur la gauche, presque comme des contreforts montagneux – on avance si peu qu’à chaque intersection la ville de Vaiges revient, menaçante, à sept, huit ou six kilomètres, la ville de Vaiges avec sa sortie d’autoroute, son rond-point, ses contrôles de gendarmerie.

La sensation, sur la route rendue liquide par la lumière éblouissante, de passer dans l’envers du département, d’en froncer la fragile texture. Et on arrive bien, une fois la Jouanne et l’Ouette franchies, dans le véritable ailleurs de la vallée de l’Erve – rivière qui échappe au cadastre départemental en allant se jeter dans la Sarthe, et plus encore à l’acidité granitique, et aux nappes de radon descendu des Monts d’Arrée jusqu’ici : singularité de la commune où nous nous rendons, la loi ne demande pas aux vendeurs d’un bien immobilier d’y faire diagnostiquer la présence de radon dans leur cave – on est ici dans l’enclave calcaire d’un pays granitique. Mieux que calcaire, karstique : c’est ici qu’on trouve les seules grottes ornées de tout l’Ouest français. Et allant justement jusqu’à la barrière qui mène normalement à ces grottes, par une route en impasse pour endormir mon fils, après lui avoir promis tout le jour la présence insolite de similis aurochs, j’ai presque pu me croire en Dordogne – une Dordogne miniature, mais solidement vissée au gros clocher de Saulges, dont les pans prismatiques brillaient dans le ciel impatient de l’après-midi.

Et j’ai eu l’impression, romantique et fugace, de ne pas avoir acheté un morceau de la croûte terrestre, mais d’avoir fait l’acquisition, là-bas, dans ce village minuscule que je voyais presque en entier, entre deux bois, au bout de la route, non pas d’une maison mais, avec ses étages compliqués, son plan absurde, ses parties effondrées et ses sols ondoyants, mais d’une sorte de nuage – un nuage qui, tous les vingt ans ou trente ans, relâcherait ses propriétaires, comme une averse inversée, une pluie d’été en direction de l’au-delà.

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