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Austère petit bureau de comptable de biais pour panser le rêve déchu d'en avoir un à New-York avec vue sur les arbres.

Jour 33 : Les tourments conservateurs des intellectuels français

3 min
À retrouver dans l'émission

Aurélien Bellanger vient d'installer "un austère petit bureau de comptable" dans sa nouvelle maison, ce qui lui rappelle l'un de ses deux rêves de jeunesse : en avoir un à New York avec vue sur les arbres. Il se réfugie dans son second rêve, devenir un intellectuel, en lisant Benjamin.

Austère petit bureau de comptable de biais pour panser le rêve déchu d'en avoir un à New-York avec vue sur les arbres.
Austère petit bureau de comptable de biais pour panser le rêve déchu d'en avoir un à New-York avec vue sur les arbres. Crédits : Aurélien Bellanger

Je me souviens... de mes deux rêves de mes vingt ans

Ainsi, à la veille de mes quarante ans, j’aurais installé un austère petit bureau de comptable de biais, face à la porte-fenêtre, dans la petite pièce du rez-de-chaussée. Des deux rêves que j’avais, modestes, un peu mesquins, d’aller à New York et d’avoir un bureau avec vue sur les arbres dans une maison de campagne avant d’avoir quarante ans, j’en aurais au moins accompli un.

Comme pour m’y préparer j’ai lu dans la nuit l’article de Benjamin sur les écrivains français : envie de me moquer de moi, d’ironiser dans le musée un peu vieilli de mes fétiches, de me plonger, plutôt, fleur tardive, un peu séchée, dans l’eau croupie d’une généalogie intellectuelle – ou à défaut de me serrer contre les pages d’un consolant herbier : Benjamin ne se comparait-il pas, vis-à-vis de la théologie d’ailleurs, à une sorte de buvard, confondu par un désir humide et flou d’absorption origéenne dans une apocatastase de papier ? 

C’est là où je rêvais d’aller la nuit dernière – et évidemment j’ai souligné cette géniale analyse de la phrase proustienne : « Ce Nil du langage qui déborde ici sur les plaines de la vérité, pour les fertiliser. » J’étais d’une humeur étrange : même Zola, soudain, me faisait rêver, avec les Rougon-Macquart moins comme une étude naturaliste que comme la transformation, dans le temps, d’une famille en feu d’artifice. J’ai noté, volées je crois à Thibaudet, les références malignes à Alain, le chef des radicaux d’alors : faire de tout ce qui est petit l’unique source de la grandeur nationale.

Mais beau joueur, Benjamin laissait Alain se défendre, et attaquait soudain, de façon acide et visionnaire, presque orwellienne, la gauche réactionnaire – cette utopie qu’on a vue souvent ressusciter depuis une vingtaine d’années en France : « l’esprit de gauche résiste dans le contrôle », fait dire Benjamin à Alain, au début de son article, avant de lui redonner la parole à la fin, pour une prophétie cinglante : « le plus clair de l’esprit démocratique, c’est peut-être qu’il est antisocial ».

J’ai pensé, en désordre, à la séquence écoulée, entre le 11 septembre et la crise du coronavirus. J’ai tenu entre les mains, en vidant l’ancienne bibliothèque, un beau livre de Cohn-Bendit : Nous l’avons tant aimée, la Révolution. Je n’ai même pas eu la curiosité de l’ouvrir, certain d’avoir déjà tout lu de cet ouvrage dans ce titre grotesque, et plus encore dans l’idée d’en avoir fait un beau livre. J’ai été moins paresseux avec le long portait de ce clown triste de Bruckner, dans Le Monde : le portrait d’une bourgeoisie intellectuelle en détresse.

Je me souviens... des dérives conservatrices des intellectuels français

Benjamin fait commencer cet interminable siècle – Mélenchon vient de proposer qu’on prolonge le XXe siècle jusqu’en 2020 – avec Apollinaire, le prestidigitateur dont sortirent toutes les avant-gardes du siècle, et la plus considérable victime de la grippe espagnole. Mais c’est pour en faire « l’éclair dans lequel se décharge une atmosphère devenue écrasante » – et cette atmosphère, véritable creuset de ce siècle, c’est le barrésisme, nationalisme de théâtre, cherchant l’enthousiasme plutôt que la vérité, et qui finit, par goût de l’anarchisme, par chercher la soumission la plus bêtement machiavelienne au pouvoir.

Finalement, c’était encore un portrait du triste Bruckner, de ces fantômes esseulés de la gauche qui se sont mis – se souvient-on comment ? – à virer passionnément à droite. Arrivé à Péguy, je suis retombé dans mes quarante ans, quand celui-ci revient sur les dérives irréligieuses inutiles du dreyfusisme tardif, celui de ses vingt ans, maintenant au pouvoir – et qu’on a revu, récemment, revivre dans un certain esprit Charlie, autoritaire et laïcard. 

Je me suis alors souvenu de mes vingt ans, de notre Affaire Dreyfus à nous, qui fut le 11 septembre et j’ai réalisé, alors que la menace djihadiste, idiote et inutile, subit une attaque virale dont elle ne se relèvera sans doute pas, que nous avons passé vingt ans, vingt ans déjà, prisonniers d’un plateau de C dans l’air à commenter les agissements, l’idéologie, les mouvements d’un ennemi invisible – il faudra un jour raconter comment les demi-habiles de la géopolitiques des réseaux, les experts internet en guerre de civilisation, ont massivement adopté, en tremblant, les concepts orientalisants de la taqîya et du loup solitaire : vingt ans perdus à rêver de terrorisme, et à tenter de faire tenir le concept de nation sur celui de la guerre contre le terrorisme : il faut pardonner à Bruckner, comme il faut pardonner à Finkielkraut, à Zemmour, d’avoir été de si mauvais intellectuels : ils n’ont pas su voir que la seule conséquence grave, politiquement, du Bataclan et du 11 septembre, ce fut le passage imprévu d’un décadentisme désuet, le barrésisme, en philosophie officielle de la France.

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