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Coin de nature de la Mayenne où Aurélien Bellanger a passé sa quarantaine et fêté ses quarante ans.

Jour 34 : Les quarante ans de mon père

3 min
À retrouver dans l'émission

Aurélien Bellanger consacre une partie de sa quarantaine à l'écriture de quarante chroniques alors qu'il fait quarante ans au mois d'avril. Son confinement en Mayenne le fait réfléchir sur les quarante ans de son père et l'époque dans laquelle il les vécut.

Coin de nature de la Mayenne où Aurélien Bellanger a passé sa quarantaine et fêté ses quarante ans.
Coin de nature de la Mayenne où Aurélien Bellanger a passé sa quarantaine et fêté ses quarante ans. Crédits : Aurélien Bellanger

Quarante ans : l'équilibre précaire du milieu d'une vie

Le passage de la quarantaine resta longtemps une cérémonie importante – sans doute liée à la retraite à soixante ans et à une espérance de vie qui s’arrondissait autour de quatre-vingts ans : on était vraiment au milieu de sa vie, professionnelle et biologique. Au milieu absolu de toutes les choses : la cérémonie des quarante ans, de ce que j’en ai vu, enfant, c’était le principal rituel de la classe moyenne.

Avoir quarante ans me replonge dans ce monde englouti – la grande classe moyenne des pays industriels de la fin du XX e siècle, entre la chute de l’URSS et l’ascension de la Chine. Qui va connaître, justement, cette année, la fin de ses quarante glorieuses : sa première année de récession depuis 1980.

J’ai sous les yeux les quarante ans de mon père, en petit comité, dans un gîte rural, quelque part dans les Cévennes. Il s’est offert un beau couteau dans un magasin de Brive-la-Gaillarde, et un cerf-volant en aile delta Paimpol-Voiles : nous sommes en 1992, c’est une structure encore révolutionnaire, en fibre de verre, pas encore en carbone, mais qui communique, par ce nom de Paimpol, avec tout un imaginaire français de la mer : Tabarly est encore en vie et même loin de l’océan, à Laval, où il est né, on célèbre la figure d’Alain Gerbault. 

On sent, en faisant s’envoler ce cerf-volant, qu’on est encore un grand pays d’ingénieurs, et que tout ce génie français pluriséculaire et multicolore pourrait encore, à certains bonds particulièrement longs, presque lunaires, qu’on fait en cas de rafale, que celui-là pourrait encore nous emporter loin. Mon père travaille dans le catering aérien, et vend des verres et des assiettes en plastique à Air Inter, nous habitons entre l’usine d’injection de Pithiviers et l’aéroport d’Orly, il y a encore dans le ciel suffisamment de portance aéronautique pour faire décoller toute une famille et la transporter dans le monde merveilleux et fluo des grands loisirs aristocratiques : la voile, l’alpinisme, le parapente.  

Comment la toile de ce paradis si simple a-t-elle fini par se déchirer ? Je me souviens d’une vague jalousie entre mes oncles, ou entre mon père, salarié de Carrefour et celui qui était chez Auchan, entre celui qui était fonctionnaire et celui qui était VRP. J’entretenais largement, enfant, ces tourments de la distinction ; je me souviens avoir vraiment voulu savoir qui avait la meilleure voiture, entre celui qui roulait en Scorpio et celui qui roulait en R25. 

Quarante ans dans les années 1980 et en l'an 2020

Plus étrange était cette jalousie inversée d’un de mes oncles pour celui qui s’était retrouvé au chômage : il disait que grâce à son assurance-crédit, il n’était pas à plaindre, en ce qu’il lui était épargné de payer les traites de sa maison. C’est dans cette maison d’ailleurs que j’ai entendu, de la bouche d’une de mes tantes la première occurrence de cette réthorique imparable, comme quoi Mitterrand et la gauche s’en seraient spécialement pris à la classe moyenne. Qu’est-ce que j’en pensais ? Pas grand chose, j’étais suffisamment mitterrandien pour valider les yeux fermés le grand tournant de la rigueur.

A l’autre bout du spectre, de l’autre côte de la famille, je revois la joie enfantine d’un oncle plus aisé qui s’était fait offrir pour ses quarante ans un flash sophistiqué d’appareil photo, tout hérissé de déflecteurs savants et de capteurs énigmatiques. Les prouesses de l’électronique grand public, c’est la seule branche du progrès qui ne nous a jamais trahis – c’était avant les travaux de Fourquet sur la paupérisation par l’achat dispendieux de quatre ou cinq smartphones familiaux. 

Mais j’avais bien vu que quelque chose clochait, quand l’essentiel de ce que je verrais, de la révolution informatique, ce serait mon père, bientôt au chômage, qui délaisserait l’après-midi la lecture un peu triste des offres d’emploi de cadres dans L’Express pour jouer, pendant des heures au solitaire sur notre premier ordinateur – et je me dirais alors qu’un monde qui rendait mon père aussi malheureux ne méritait aucune pitié.

Il a eu l’élégance, cadeau des meilleurs pères, de ceux de Dickens, Melville, Zola, ou Nizan, de me faire un peu plus tard le cadeau d’une faillite, et de donner à mes élans littéraires la forme mieux affutée d’une vengeance : non pas la sienne seulement, mais celle de toute la classe moyenne française, dont je m’accroche encore, dans le Gonesse d’un siècle qui la fait déjà terriblement souffrir, aux rêves de ses ailes delta déchirées : j’ai eu beaucoup trop vingt ans en l’an 2000 pour me rendre vraiment compte que j’en aurai eu quarante pendant la grand confinement.

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