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Carte d'un coin de la province mayennaise

Jour 35 : La province

3 min
À retrouver dans l'émission

Aurélien Bellanger réflechit sur l'opposition venue de l'histoire jacobine de la France entre Paris et la province. Une manière de penser l'identité puisqu'il n'a jamais été autant parisien qu'en dehors de Paris, tout comme on est toujours plus de chez soi, en dehors de chez soi.

Carte d'un coin de la province mayennaise
Carte d'un coin de la province mayennaise

La vie sans Paris et AVEC les clefs d'un appartement parisien

En faisant réaménager la ferme pour venir s’y installer, au début des années soixante, alors qu’ils habitaient encore Montmorency, mes grands-parents n’ont pu empêcher, à distance, le maçon de commettre une légère erreur : alors que la fenêtre de leur chambre s’ouvre largement, par une belle fenêtre arrondie, sur la beauté du paysage, des charmes desquels une petite rambarde, devant nous, et le harnais d’une vierge, au-dessus nous protègent, les fenêtres des chambres des enfants, celles de leur fils et de leur fille, au début et au fond du couloir, ont été faites trop petites et installées beaucoup trop hautes : les chiens assis imaginés ont bondi presque jusqu’à l’état frustrant de Velux : il est impossible, de ces fenêtres, d’apercevoir autre chose que le ciel, et le sommet des peupliers.

J’imagine facilement le dépit de ma mère, transférée, à l’adolescence, de Montmorency, d’où on voyait Paris, à cette chambre un peu aveugle – le petit hublot en brique, creusé au nord, n’ajoutait à ce nouveau paysage que le battement océanique lugubre des feuilles de la vigne vierge. 

Je ne connais d’ailleurs qu’un seul détail de son adolescence – outre le fait qu’elle avait été projetée aussi, dans l’avant 68, du monde des écoles mixtes à une école pour jeune fille : elle s’était fait offrir, par quelqu’un de la famille de sa marraine, qui était dans le commerce des peaux exotiques, un python de plus d’un mètre, et la chose m’apparaît soudain comme une sorte de raie de lumière, agile et sinueuse, un rayon tombé de la Tour Eiffel, un dernier contact direct à Paris, un rêve de jeune fille capable encore d’escalader le mur pour aller voir à la fenêtre. 

Et je pense à tout ça alors que j’ai quitté Paris depuis plus d’un mois – c’est, depuis presque vingt ans que j’y vis, ma plus longue absence. Je ne vais pas mentir : ce confinement, à la campagne, avec mes enfants, ma compagne, comptera parmi les plus belles périodes de notre vie. Nous étions épuisés, cet hiver, et nous avions clairement besoin de cette respiration. 

Il a enfin plu, hier, pour la première fois depuis notre arrivée, et Emma a ramassé, émerveillée et patiente, sous les yeux absolument intrigués de son petit frère, des escargots de toutes les couleurs ; ils ont dormi sous son lit cette nuit dans une boîte Haribo dont j’avais poignardé le couvercle. Et j’ai pensé à Paris, aussitôt après l’avoir fait, Paris m’a pour la première fois, très légèrement, poignardé le cœur. Je me suis demandé ce que cela fait vraiment de vivre en Mayenne, de vivre sous la chape rectangulaire de ce département naturellement confiné : je venais d’emprunter la nationale, pour la première fois depuis notre arrivée, et je n’aurais pas su réellement dire la différence, en traversant Soulgé et Vaiges, avec leur état habituel. 

La vie sans Paris et SANS les clefs d'un appartement parisien

Je me suis demandé ce que cela faisait de vivre sans Paris, sans accès véritable à Paris, autre que routier ou ferroviaire, ce que cela faisait de vivre ici, comme un provincial, et non comme un parisien exilé – je n’ai pas tout à fait su répondre, ou plutôt j’ai ressenti un léger effroi : vivre sans le contact avec Paris, sans la clé étoilée d’un appartement du neuvième, c’était comme être amputé du monde. Et j’avais, depuis l’enfance, noté l’étrange obsession des gens d’ici, de ma famille, pour l’idée de Paris : une idée qui incontestablement les hante. 

Ne serait-ce, c’est encore flagrant en ce moment avec l’histoire des masques manquants et des tests en retard, parce que Paris est ici presque le synonyme du mal : c’est à Paris que les choses dysfonctionnent et que les conneries sont faites. Et cela relève bien encore de la mythologie, voire de l’hypostase. Paris, vu d’ici, est anormalement énorme – plus énorme encore que le monde. La mondialisation est par exemple facilement ramenée à un petit complot, un complot de parisiens qui sert seulement à masquer un complot plus grand, et qui reste éternellement le même : le complot de la ville contre la campagne. 

Et j’ai peur, soudain, que ces fantasmes, ces jeux de marionnettes entre citadins et ruraux se généralisent au monde, et que demain tous les pays basculent à l’état de Mayenne – et que le nouvel ordre mondial qui sortira de la crise du coronavirus ressemble à la départementalisation du monde. Une départementalisation si marquée qu’on en oubliera, comme ici, dans ces chambres aveugles, le concept même de capitale – et qu’il sorte de tout cela un long siècle frustré, létal, sans idéaux ni ennemis véritables, sinon, paresseusement, le département voisin, la Sarthe, l’Allemagne ou la Chine.

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