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Une visite à l'EHPAD...

Jour 37 : Une visite à l’EHPAD

3 min
À retrouver dans l'émission

L'adieu à un être dont la santé chancelle est devenu un véritable chemin de croix pendant le confinement. Mais contrairement aux nouvelles procédures d'accompagnement des derniers souffles, le deuil est rétif aux aspects protocolaires. A. Bellanger nous raconte sa visite à son grand-père en EHPAD.

Une visite à l'EHPAD...
Une visite à l'EHPAD... Crédits : Aurélien Bellanger

Vie chancelante d'un grand-père en EHPAD... en temps de confinement

Le jour de mes quarante ans, c’était inattendu, le gériatre de mon grand-père nous a appelés pour nous annoncer qu’il risquait de mourir d’un instant à l’autre.

Nous avons filé, avec le gâteau sur la planche de bord, là où on mettait autrefois les gilets jaunes, puis les attestations de sorties, jusqu’à l’EHPAD où il vit depuis quatre ou cinq ans. La Porsche grise, je suppose, devait appartenir au gériatre. C’est à peu à près tout ce que nous avons vu ce jour-là : je n’ai pas pu rentrer, seulement apercevoir ma tante à la fenêtre, et négocier, si mon grand-père survivait à la nuit, une visite pour le lendemain – il avait fait un AVC, mais dans une zone dite non-parlante, qui avait entraîné une crise d’épilepsie. Il était désormais sous valium, sous anticoagulant et sous un médicament qu’on utilisait beaucoup il y a trente ans, et qu’on n’utilisait plus trop aujourd’hui : soudain mon gériatre était aussi grand que le docteur Raoult.

Mon grand-père, à la surprise générale, a survécu à la nuit, et mis à part ses larmes, et son émotion encore vive d’être passé si près de la mort, était dans son état ordinaire. J’ai émis l’hypothèse d’une manipulation ; il n’a pas confirmé, mais j’ai insisté sur la qualité de toute l’opération. Quelqu’un est venu nous apporter son Ouest-France, qui titrait sur les conditions draconiennes de visites aux EHPAD : je lui ai dit qu’on faisait déjà les titres du journal.

J’ai oublié de le remercier pour l’incroyable escape room qu’il venait de m’offrir, pour mon anniversaire : rentrer dans le lieu le plus interdit de France, une chambre d’EHPAD. J’étais entré par l’accès livraison – livraison et enlèvement : la petite chapelle non seulement faisait salle de sport, avec ses sortes de barres parallèles, mais apparemment funérarium aussi. Je suis passé en mode Covid, en mode vu à la télé en quelques secondes, en mode cosplay de soignant 2020 : des sur-chaussures, une blouse, des gants, un masque FFP2 – le graal de ce printemps, la revanche de tous les orients de la télé, du confucéen hypocondriaque à l’Afghan rigoriste.

Approcher le cœur de la catastrophe

J’ai fait un selfie pour vérifier, et pour prouver au monde que j’avais quand même approché, un peu, malgré l’irresponsable thébaïde que je donnais à voir sur mon compte Instagram, le cœur de la catastrophe. Ça me faisait de beaux yeux, et de longs cheveux : je n’ai pas regretté l’absence de charlotte. 

Les soignantes m’ont paru détendues : l’étage de mon grand-père avait quelque chose d’une classe après que le professeur l’ait un instant délaissée, quelque chose de libéré, le personnel était un peu livré à lui-même, mais ne semblait pas particulièrement s’en plaindre, on continuait même, comme une façon de se sentir spécialement libre, de continuer les exercices et les soins demandés, avec un soupçon de nonchalance, ou plutôt avec la joie sereine de maintenir, par son choix, et non par la contrainte, un état qu’on jugeait plutôt juste : ce que j’ai vu, dans cet EHPAD, ressemblait à une véritable société démocratique. Mieux, à une ZAD autogérée, et qui protégeait, en guise d’arbres centenaires voire d’écosystème biologique déclinant, ses pensionnaires humains. 

Mais l’Etat n’aurait sans doute pas toujours la bienveillance qu’il avait fini par manifester à Notre-Dame-des-Landes, et l’autorité finirait par reparaître – le professeur finirait par revenir, et l’espace d’un instant, un instant qui rend tous les héroïsmes possibles, on se dirait que le pouvoir n’était pas si différent de la mort, à moins de ne craindre qu’elle. Et c’était bien elle, avec moi, qu’on avait peut-être fait rentrer dans l’établissement, par une dérogation spéciale, une dérogation qu’on avait prise par rapport aux arrêtés gouvernementaux.

Mon grand-père pleurait doucement et répétait que cette fois, il avait bien failli y passer : il était plutôt content, je crois, de cette formule un peu clichée, qu’il n’aurait pas osé utiliser pour lui-même, dans d’autres circonstances. Cela donnait une sorte de solennité bizarre à la scène, une sorte de raideur, qui a toujours marqué mes relations avec mon grand-père.

J’ai pris sur moi, je déteste les contacts physiques, pour lui caresser la cheville. J’ai parlé de mes enfants, des carpes dans la mare, des prouesses horticoles du printemps. C’est difficile de bien parler quand on refuse le registre du sentiment – ou quand le registre du sentiment, ce serait plutôt mon cas, se refuse à soi. D’habitude, je fais des blagues : mais mon grand-père est né en 1921, c’est difficile de trouver un terrain commun d’exercice pour mon ironie habituelle. On aurait dû parler de Dieu, mais ce n’est pas venu. 

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