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Livre "Les Royalistes de la Mayenne et le monde moderne (XIXe-XXe siècles)"

Jour 38 : La France profonde

3 min
À retrouver dans l'émission

Aurélien Bellanger nous présente aujourd'hui son archéologie de la Mayenne, terre indûment considérée comme un territoire abandonné. En changeant de point de vue, cette "France profonde" est, comme l'écrit l'historien Michel Denis, "la tentative de réalisation d’une utopie : une France verte".

Livre "Les Royalistes de la Mayenne et le monde moderne (XIXe-XXe siècles)"
Livre "Les Royalistes de la Mayenne et le monde moderne (XIXe-XXe siècles)" Crédits : Michel Denis (Publications de l'université de Haute-Bretagne VI)

Archéologie d'un territoire isolé

L’unique arrière-pays qui reste ce sont les chemins de ferme. On parcourt parfois plusieurs kilomètres pour découvrir que ça ne passe pas et qu’un chien nous attend – ou pire un être humain doté d’un titre de propriété valide et presque du droit de vie ou de mort sur nous : j’ai entendu enfant quantité d’histoires de manouches venus voler des tronçonneuses la nuit, comme s’il existait, tout au fond de la civilisation, un nouveau front de pionniers, une nouvelle vague de défrichements, qui commençerait ici – dans ces chemins qu’on aurait oublié de finir, de rabouter au présent de la grande route liquide.

J’ai entre les mains un bulletin de la société d’archéologie et d’histoire de la Mayenne daté de 1993. Un article y analyse, notamment via la toponymie, les défrichements dans la région d’Evron : Les Brûlis, L’Ardriller, Le Rottu désignent des lieux ouverts à l’agriculture par écobuage, l’essartage a donné Les Essarts, Les Prises indique une conquête de nouvelles terres, et les nombreux Désert font référence, plutôt qu’à des landes désolées, à des terres forestières soudain offertes par le feu aux cultivateurs.

La zone, à l’exception des brumes égarées de la forêt de Charnie, entre Saint-Jean et Chammes, est bien déboisée : c’est là que nous allons maintenant faire nos courses, sur les conseils de nos voisins. Nous aurons passé le premier mois de confinement comme des parisiens à la campagne, nous émerveillant de tout et nous ennuyant beaucoup, le second mois comme des ruraux, n’ayant plus une minute à nous, toujours rendus quelque part en voiture, et majoritairement dans des magasins de bricolage. Il y a justement à Evron un grand Bricomarché qui sert ses clients dans des sortes de box, entre les parloirs de prison, pour la vitre en plexiglas, et les douches de camping, pour les parois intercalaires en bois. Il y aussi une grande usine de découpe de viande et l’usine qui fabrique les Babybel : la région d’Evron est le seul endroit au monde où on peut manger des Babybel comme un pur produit du terroir – et nous abusons de ce droit, comme les habitants de Moissy-Cramayel abusent, depuis sa réouverture, du drive de leur Mcdo.

La contre-société de la France verte

La forêt est pourtant toute proche, sur les hauteurs de Coëvrons, qui forment presque une barre montagneuse – après quelques semaines dans l’ouest, le concept de montagne est suffisamment perdu pour que les yeux hypostasient n’importe quelle colline. On a d’ailleurs étiré le mont Rochard, le point culminant de la zone, avec 357 mètres d’altitude, vers des cieux inatteignables au massif armoricain trop anciennement érodé, en plantant sur sa cime un émetteur de télévision – qui communique directement, dans le secret surchauffé du grenier de notre nouvelle maison, avec l’antenne cachée ici comme une chouette électronique : les petites cités de caractère ont leurs servitudes…

Le village est situé à l’entrée d’une gorge – une gorge modeste, dont deux volées d’escalier suffisent pour s’en départir – deux volées d’escalier et un petit amplificateur, qui pendouille à l’entrait d’une charpente, et qui permet à la neige d’une zone blanche hertzienne de s’écarter sur les images criardes de Gulli.

De la route qui ramène des grottes voisines, secret glouton de ce paysage, on distingue, tout au bout, encadrés par deux versants boisés, les fonds bleus successifs d’un horizon montagneux, comme si l’extrapolation touristique qui prétend faire de cette petite vallée une gorge, et des Coëvrons lointains un autre Massif Central, recevait in fine une confirmation visuelle.

J’ai d’ailleurs trouvé à perpétuer cette agréable illusion, par un chemin de ferme qui prolongeait, sur un kilomètre ou deux, l’imaginaire d’une route de crête. J’ai laissé sur ma droite une première exploitation agricole, presque entièrement dévorée par les bêtes sauvages du machinisme, qui étaient allées jusqu’à se dévorer entre elles, comme l’indiquait une carcasse de tracteur abandonnée aux ronces. Il y avait toujours les montagnes au loin, et entre elles et moi, les clochers inconnus de la Charnie. J’ai enfin dû faire demi-tour, arrivé à un panneau « propriété privée » qui doit servir moins d’une fois par an. 

Il y avait là, au coin du portail, une plante exotique, comme je n’en avais jamais vu – quelque chose entre l’ananas et l’artichaut : quelqu’un ici s’était adonné, immobile, prisonnier, à la passion aristocratique des plantes voyageuses. 

Je me suis souvenu alors des mots de Michel Denis, le grand historien de la Mayenne post-révolutionnaire, dont je venais de découvrir cette introduction lumineuse à ce département rêveur et sans issue : « Cette contre-société, où règne le patrimoine, n’est ni attardée, ni bloquée, ni passéiste, mais c’est la tentative de réalisation d’une utopie : une France verte. »

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