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Puits trouvé dans la nouvelle maison d'Aurélien Bellanger : "ancien et terrifiant : plus de dix mètres d’à-pic vertical aux contours circulaires parfaitement maçonnés".

Jour 39 : Le grenier et le puits

3 min
À retrouver dans l'émission

Par double procuration, Aurélien Bellanger a fait l'acquisition d'une maison en Mayenne pendant le confinement, en plus de son appartement parisien. Le déménagement implique son lot habituel de contraintes. La scène de remue-ménage devient aussi un bouleversement intérieur où les questions affluent.

Puits trouvé dans la nouvelle maison d'Aurélien Bellanger : "ancien et terrifiant : plus de dix mètres d’à-pic vertical aux contours circulaires parfaitement maçonnés".
Puits trouvé dans la nouvelle maison d'Aurélien Bellanger : "ancien et terrifiant : plus de dix mètres d’à-pic vertical aux contours circulaires parfaitement maçonnés". Crédits : Aurélien Bellanger

Une nouvelle maison pour devenir un peu moins parisien et un peu plus provincial

J’ai enfin signé, par la magie coronarienne d’une double procuration, l’acte de propriété de ma maison mayennaise : je ne suis plus aussi parisien qu’à mon arrivée, et à force d’écrire tous les jours Laval comme lieu de naissance sur mon attestation de sortie j’ai fini par y croire. Mon appartement m’apparaît, là-bas, de l’autre côté de l’autoroute, par les ténébreux tunnels de rattachement de l’A6 au périf, comme un onéreux garde-meuble. Je me vois déjà transférer ici ma collection de livres.

J’ai bu deux verres de vin dans le jardin de ma tante, pour fêter cette acquisition : cela m’a redonné la faculté du rêve. J’ai passé la nuit dans Prague avec Kafka, je ne pouvais absolument pas lui dire qu’il allait mourir, que tout le monde allait mourir, mais je pouvais lui témoigner de ma reconnaissance, et marchant sur les galets gris d’une plage, je lui ai dit aussi, je crois, l’importance qu’avait eu son journal – c’était je crois une façon de le supplier de ne pas en brûler les cahiers disparus. Je n’ai pas souvenir d’un autre rêve avec un écrivain. Je n’ai presque pas le temps de lire, entre le passage de l’électricien, le déblaiement des greniers et de la dépendance, l’arrachage des ronces, le changement symbolique des lunettes de toilettes, le rebouchage aléatoire de certains trous à l’enduit.

J’ai descendu deux cents mignonnettes de vin vide, des bouteilles anciennes, au verre épais – un héritage du temps où cette maison était un café, comme sur la vieille carte postale que j’avais trouvée sur internet. Tout au fond, dans les dernières rangées de verre, j’ai trouvé un crucifix – sans doute celui de cet établissement, Le café du commerce, dont j’ai retrouvé aussi l’enseigne dans un débarras. Je ne l’ai pas raccrochée, je me suis contenté d’enlever le panneau « A vendre », et de mettre le crucifix au mur blanc du salon. 

J’ai des stigmates dans le creux des deux mains à force de déplacer des trucs. Mais je n’ai pas retrouvé le clou – cette cheville manquante sur l’une des poutres principale de la charpente. J’ai eu l’ancien propriétaire au téléphone : il était au courant, bien sûr. Il en avait même acheté une, mais impossible de se souvenir où il l’avait mise. Je l’ai peut-être même emballée en faisant ses cartons. Ce sera donc ma mission d’aujourd’hui : récupérer dans la pièce dont le plafond s’effondre, dans la partie âgée de plus de cinq cents ans de la maison, un bâton de châtaignier enrobé de torchis, et le tailler en forme de cheville : ainsi la maison sera repartie pour un demi-millénaire de plus.

Une nouvelle maison c'est l'acquisition d'une nouvelle d'Edgar Poe et d'un cauchemar de Kafka

Je vais aussi vider l’énorme citerne en plastique de récupération des eaux de pluie : à force d’insistance, nous avons réussi à faire jaillir à nouveau l’eau de la pompe du puits. C’est une modeste dalle rectangulaire, sur une sorte de protubérance circulaire en béton. Il faut faire levier avec le manche d’une pelle pour réussir à la soulever. Alors j’ai compris que je n’avais pas seulement acheté une maison, mais fait l’acquisition d’une nouvelle d’Edgar Poe, d’un cauchemar de Kafka : la margelle bétonnée dissimule un vrai puits, ancien et terrifiant : plus de dix mètres d’à-pic vertical aux contours circulaires parfaitement maçonnés.

Nous avons très vite refermé la dalle, heureux qu’elle soit si lourde, et cherchant par avance quels objets on pourrait poser sur elle pour l’alourdir encore. La première photo d’un trou noir, diffusée l’année dernière, ne m’aura pas autant impressionné. Bien avant les dangers du gaz et de l’électricité, les habitats humains étaient disposés autour d’une machine de mort, d’un appareil de torture – ou bien on leur avait octroyé la surréaliste capacité de rêver.

J’étais justement plongé, pendant les rares instants de lecture que j’arrivais à dégager, dans la lecture de l’essai de Benjamin sur le surréalisme. Et tentant de maintenir un semblant de vie intellectuelle au milieu des travaux, j’avais écrit, au crayon mais de façon prétentieuse, sous l’évocation de Nadja : il n’y a pas de marxiste cohérent qui ne soit télépathe. 

J’avais aussi dicté à mon téléphone, référence subtile à l’essai du même Benjamin, le puits mental de mes futures années mayennaises, sur l’écrivain français : « c’est une illusion de croire que les intellectuels répondent aux crises du moment ; mais s’ils écrivent bien toujours dans une situation de crise, celle-ci a été essentiellement créée par les prédécesseurs, et c’est à eux, strictement à eux, qu’ils répondent. La seule chose qui pourrait lever cet ensorcellement, c’est que le monde entier se trouve parfois accidentellement pris dans un tel dialogue. »

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