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Coffre(-fort) saturé des trésors familiaux

Jour 4 : L'exode

4 min
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Le virus est entré dans Paris. L’annonce est faite : confinez-vous ! Ni une ni deux, Aurélien Bellanger, sa compagne et ses enfants s’emparent des premières et des dernières nécessités, à en saturer le véhicule familial, pour rejoindre la maison du grand-père.

Coffre(-fort) saturé des trésors familiaux
Coffre(-fort) saturé des trésors familiaux Crédits : Aurélien Bellanger

Le dernier dimanche au vert

Le dernier dimanche, nous sommes allés pique-niquer à Fontainebleau, comme le dimanche précédent. Les bars et les restaurants avaient fermé la veille à midi, ce n’était pas encore tout à fait le confinement, plutôt le premier jour de printemps ; j’avais fait plein de sandwichs.

C’est là-bas que j’ai grandi, entre mes 7 et mes 18 ans, aux portes du Gâtinais – entre ces deux capitales, Fontainebleau et Paris, celle des bois et celle des villes, reliées à la fois par l’A6, le grand chemin de mon enfance, et plus subtilement par l’aqueduc, aux ouvrages de franchissement en meulière, qui amenait les eaux de la Vannes des confins de la Bourgogne au réservoir de Montsouris.

Mais la véritable merveille de ce double hinterland, c’était la présence, à Villiers-en-Bière, du plus grand Carrefour de France – et l’orée de ses caisses me fascinait bien plus que celle de la forêt de Fontainebleau, comme son demi-étage, à droite, par où la magasin tentait de concurrencer, en y vendant des meubles, le Ikea de Lisses, l’autre forêt, toute aplatie, de mon enfance, me faisait plus rêver que tous les étagements rocheux de la forêt de Fontainebleau.

La forêt de Fontainebleau possédait moins de charme que toutes ces grottes ornées du capitalisme tardif : mes meilleurs samedis je les ai passés au Gel 2000 ou à la Halle aux chaussures. La seule forêt qui me faisait rêver, c’était celle, lumineuse, des grandes antennes de Sainte-Assise, qui communiquaient avec des sous-marins jusque de l’autre côté du globe. Les polissoirs préhistoriques en grès me fascinaient moins que la longue fonderie de silicium de l’usine IBM du Coudray-Montceaux, et j’avais même appris à reconnaître, dans les murs anti-bruit de l’autoroute, un signe messianique – la promesse d’un retour concerté au grand calme d’avant la civilisation. 

La quantité de choses qu’il m’a fallu désapprendre pour aimer la forêt est vertigineuse. 

Et celle-ci, jusque dans les vestiges des carrières où on extrayait les pavés de Paris ou le sable pour les verriers de Murano, demeure d’ailleurs, pour toujours, un parc industriel – ainsi de cet ancien projet, enfin réalisé l’année dernière, d’acheter une voiture et d’utiliser la forêt comme un balcon ou un jardin d’hiver – une plage arrière exagérément allongée sous le haillon du ciel. Waze annonçait moins d’une heure, à la sortie du parking souterrain : c’était extrêmement engageant. Les tours Duo de Nouvel, à droite du périf, avaient pris au moins deux étages, depuis la semaine dernière. Les travaux du Tram 12, du côté de Courcouronnes, avaient également bien avancé. 

Fontainebleau ou l'apprentissage de la survie

A peine arrivés à Barbizon, nous avons monté la petite colline, au sud du parking – ma fille a sorti son couteau suisse à bout arrondi, et c’était parti pour une heure de survivalisme décontracté. Nous avons trouvé le rocher idéal sur lequel pique-niquer. C’est là, entre ma consultation de Twitter et un rapide relevé des lieux à la boussole, que j’ai légèrement paniqué : et si le confinement était décrété le soir même, à la fermeture des bureaux de vote ? 

Nous sommes montés, inquiets, au sommet de la plâtrière d’Apremont, pour chercher la Tour Eiffel à la jumelle – je dois dire que mes mains tremblaient un peu trop pour que je parvienne à la prendre en photo. Je me suis assuré par téléphone de la disponibilité de la maison de mon grand-père, et nous sommes remontés à Paris par les quais – j’étais malheureux de laisser là la Maison de la Radio, c’est le type même d’immeuble, construit pendant la guerre froide autour d’un abri atomique, qu’on rêverait d’habiter dans une période de crise. Un bâtiment posé à l’entrée de Paris comme un labyrinthe à l’entrée d’une cathédrale. 

Arrivés à notre appartement, nous nous sommes donné une heure quinze, le temps d’un cycle complet de machine, pour boucler nos valises. Nous nous étions soigneusement dissimulé jusque-là, ma compagne et moi, notre niveau de paranoïa – nous avions fait l’un et l’autre, sans nous concerter, des courses gigantesques. Nous avons tout pris, plus le chat et la Nintendo Switch, des livres évidemment, les doudous, quelques jeux et enfin deux grands sacs poubelle de linge mouillé.

Soudain tous les films sur l’exode basculaient dans la catégorie tuto : j’étais programmé, depuis toujours, pour remplir cette voiture.

Paris n’était pas tout à fait vide mais déjà nous étions sur l’autoroute de l’ouest, assis face au soleil couchant – et je pensais, un peu coupable, à cette scène du livre de Berl sur la fin de la Troisième République dans laquelle tout Paris prenait finalement le soleil, après la débâcle, sur les chaises longues des hôtels de Vichy. 

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