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Remontée des eaux des égouts qui sont aussi remontées dans le bureau d'Aurélien Bellanger. A peine avaient-ils emménagé qu'ils ont dû de nouveau fuir.

Jour 40 : Emménagement

3 min
À retrouver dans l'émission

Quarantième et dernière chronique de la quarantaine d'Aurélien Bellanger. Après l'acquisition d'une maison en Mayenne et le déménagement, est maintenant venu le temps de l'emménagement. Tout était réuni pour produire une fin en apothéose. Et pourtant...

Remontée des eaux des égouts qui sont aussi remontées dans le bureau d'Aurélien Bellanger. A peine avaient-ils emménagé qu'ils ont dû de nouveau fuir.
Remontée des eaux des égouts qui sont aussi remontées dans le bureau d'Aurélien Bellanger. A peine avaient-ils emménagé qu'ils ont dû de nouveau fuir. Crédits : Aurélien Bellanger

Promesse d'une fin en apothéose qui se doit de commencer par la rencontre des voisins

Quarante ans, quarantaine, quarante chroniques de confinement et tentative d’épuisement d’un lieu de la Mayenne : ça devait être aujourd’hui une fin en apothéose, nous devions initialement emménager dans notre nouvelle maison, passer d’un lien familial et distant à ma terre natale à un engagement notarié.

Comme en ce jour lointain de mars, nous avons rempli la voiture, mis la boîte du chat, Kafka, sur nos genoux, vidé le frigo, refait les valises, défait les puzzles, dit au revoir aux voisins. Nous devions même avoir nos nouveaux voisins à l’apéro, ceux qui m’ont aidé à vider la maison, et à qui j’ai fait cadeau de la bétonnière de mon prédécesseur : j’avais même développé, pendant tout le voyage, les thèmes principaux de la discussion à venir. 

J’étais intrigué, par ces voisins. Ils sont à peine plus jeunes que moi, et ils ont fait le choix de la campagne, de la ruralité dans ce qu’elle a de plus rude, au nom d’un idéal que j’aurais aimé les entendre définir : ne travailler jamais, rester en marge du système, ne plus pactiser avec le mal. J’avais une question à leur poser, mais je n’aurais pas osé. C’était une théorie plutôt, hâtive et malhonnête – une sorte d’intuition. 

Du peu que nous avons échangé jusque-là, avec toute la prudence requise, j’ai entendu mon nouveau voisin défendre, à demi-mot, les mêmes valeurs que mon ancien voisin, mon oncle : défense des valeurs ancestrales, des gestes archaïques, éloge de la transmission. Or, mon oncle est incontestablement de droite. Et il souriait d’ailleurs des projets d’installation agricole de mon nouveau voisin, tels que je les lui avais résumés : il ne le prenait pas vraiment au sérieux.Je pense que, du catholicisme de l’un au décroissantisme de l’autre, ils n’auraient d’ailleurs été d’accord sur rien. Et pourtant, si l’on considérait non pas leur croyances, non pas leurs grandes théories du monde, mais ce qu’ils faisaient vraiment, ils étaient largement en accord.

Un dégât des eaux pour ne pas se noyer dans les certitudes des traditionalistes de droite... et de gauche

La solution de l’énigme, par ordre d’importance, s’appelle aujourd’hui Orwell, Michéa et Polony : dans défense d’une gauche traditionaliste opposée à la gauche sociétale, libérale et delanoïenne – laquelle a presque accédé au concept, depuis qu’elle s’est vue transposée à Lyon dans l’excellent film Alice et le maire : cartographie exacte des ambiguïtés de la politique contemporaine, et véritable préfiguration artistique de mon conflit idéologique de voisinage. 

Qu’est-ce que j’avais à opposer vraiment à la solution orwellienne ? J’avais bien écrit un roman sur Paris. Mon œuvre de loin la plus latourienne : les villes tenaient seules comme des cosmos autonomes, accrochés aux clinamens de leurs procédures infinies ; j’avais prêté à mon héros, dans un souterrains des Halles, une révélation religieuse devant une issue de secours. Il y a l’expérience de la ZAD, aussi, et le dernier Latour, Où atterrir – le plus chrétien sans doute, comme si la révélation continuait, un pas après celle de la ville moderne.

A la sortie de Bazougers, j’ai attrapé au vol un peu de L’Esprit public à la radio : c’était Daniel Cohen, je crois, qui parlait des variations de notre appréhension du risque. Je me suis dit brièvement qu’un économiste qui débattait du risque, c’était moins sexy que Benjamin qui débattait de la révolution. Moins sexy et aussi moins con. Comment nous tiendrons demain accrochés à cette terre comme des masques FFP2 tiennent accrochés à nos visages. Comment le capitalisme, non pas comme pensée magique, mais comme construction rationnelle, sinon naturelle, nous permettra encore de tenir pendant quelques siècles la Terre dans nos mains. 

Le confinement, depuis quelques jours, sans être spécialement une contrainte, est devenu une gêne : il m’est apparu soudain ridicule. Pas infondé, non. Ni irrationnel. Seulement ridicule et un peu pathétique. Comme étaient pathétiques les efforts de nos ancêtres pour éviter la peste : ils ont fait à peu près n’importe quoi. Et pour nous sauver nous-mêmes, nous avons fait à peine mieux. Et peut-être gravement blessé ce monde. Donné trop rapidement raisons à mes voisins, l’ancien et le moderne, le traditionaliste de droite et le traditionaliste de gauche. Nous avons clairement, mais c’est encore confus pour moi, abdiqué quelque chose. Rater notre rencontre darwinienne avec le virus.

Je voulais réfléchir à tout cela dans mon petit bureau, ou bien rêver d’une solution bizarre grâce à l’alcool déconfiné de ma pendaison de crémaillère. Mais il s’est avéré, au milieu de l’après-midi, que tous les égouts de la maison, pour une raison encore mystérieuse, sont remontés, à travers ses jolies tomettes, dans mon petit bureau – et après quelques coups de pioche désespérés à travers le jardin, en quête d’une solution introuvable, nous avons dû, encore, prendre la fuite. 

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