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Retour dans la campagne mayennaise de l'enfance

Jour 5 : Combray

4 min
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Pour fuir les secousses du temps présent, Aurélien Bellanger se lance à la recherche du temps perdu en rejoignant la Mayenne, le Combray de son enfance, comme il la qualifie. L’atmosphère incertaine insuffle un vent de nostalgie dans l’œil qu’il pose désormais sur les terres des origines familiales.

Retour dans la campagne mayennaise de l'enfance
Retour dans la campagne mayennaise de l'enfance Crédits : Aurélien Bellanger

L'histoire familiale : retour sur les terres des origines

J’ai lu Combray ici, l’été de mes 17 ans, dans la maison dite de Madame Bourdoiseau – l’ancienne locataire de la petite maison située en face de chez ma grand-mère. Bourdoiseau : c’est le nom de jeune fille de mon autre grand-mère, mais d’une souche venue d’un autre village, de Saint-Georges-le-Fléchard, je crois. Mais elle était finalement arrivée ici, après son mariage avec mon grand-père, de Nuillé-sur-Ouette, qui en avait fait une Paumard, et une longue parenthèse parisienne, quand ils avaient servi tous deux comme chauffeur et cuisinière chez des bourgeois de Montmorency, avant d’acheter la ferme qu’ils n’avaient pu s’offrir après-guerre. Ainsi mes quatre parents s’étaient-ils tous retrouvés, les uns dans le bourg, les autres à sa périphérie, dans le même village de Mayenne.

Peu après ma naissance, j’avais perdu mon autre grand-père : cela avait marqué la fin de l’ascension bourgeoise de la branche paternelle. Les établissements Bellanger, repris par ma grand-mère, plutôt que par son fils, mon père, finiraient pas être revendus une grosse dizaine d’années plus tard, sans connaître le destin, prodigieux, du capitalisme familial mayennais – des Besnier, devenus les empereurs mondiaux du lait, aux Gruau, les rois de la benne alu et du fourgon policier.

J’ai toujours pensé que les établissements Bellanger, négociants en grains de père en fils, avaient leur place dans cette oligarchie ; j’ai en tout cas grandi dans les ruines de ce paradis capitaliste. J’ai connu l’époque encore florissante où on avait abattu l’ancien magasin, attenant à la maison de Madame Bourdoiseau, un magasin rempli de présentoirs de graines, pour laisser les camions mieux manœuvrer dans la cour. J’ai connu les récoltes poussiéreuses, les tas de blé, les sacs de 500 kilos d’azote. J’ai connu l’époque où on voyait de l’autoroute, presque aussi haut que le clocher, le beffroi rouillé de l’entreprise familiale, qui protégeait, derrière la maison de ma maison, l’endroit où convergeaient les vis sans fin et l’élévateur à godet.

Le Combray de l'enfance

J’ai été dans le grand silo vide que ma grand-mère avait fait construire au bord de la Nationale, et dans l’ancienne gare, qu’elle possédait aussi, et où sommeillait l’ancienne gerbeuse, sorte de manitou primitif. J’ai toujours considéré les Indiana Jones comme des documentaires sur l’histoire familiale – sur cet empire-industrie disparu.

Il y avait, derrière la fenêtre de la cuisine, une grille par où le blé disparaissait sous la terre, et une porte par où on livrait en récompense les petites bouteilles de bière vertes aux ouvriers. Il y avait, un peu plus haut, une sorte de pierre branlante qui permettait de peser les chargements des tracteurs, au moyen d’une bizarre règle graduée sur laquelle on déplaçait une pince en inox.

Il existait une porte interdite, dans le magasin rempli d’objets truqués, comme ces tomettes en cire ou ces tapettes à souris, une porte à pan de plastique comme entre les réserves des supermarchés et leurs espaces de vente. On trouvait de l’autre côté, recouvert d’un centimètre ou deux de poussière, un grand tableau électrique en porcelaine, un puits mortel et les colonnes, plus ensablées et plus massives que celles des temples de l’Egypte, des silos grillagés. Un escalier montait tout droit à une plate-forme à claire-voie pas moins spectaculaire que le pont suspendu du Temple maudit. Là-haut, nos pas faisaient apparaître des rayons de lumière, et on devait se retenir pour ne pas sauter dans les bassins de blé jaune, qu’on savait plus dangereux que des sables mouvants.

Un peu plus haut encore étaient la place de l’idole, la grotte obscure où sommeillaient les deux yeux d’une poulie, et les ailettes endormies du moteur qui pouvait remettre en mouvement tout le mécanisme du bâtiment. La dernière fois que j’y suis monté, avant que tout ne se soit détruit, j’ai ouvert la fenêtre en tôle ondulée, et laissé, une dernière fois l’idole contempler le paysage agricole dont elle avait scrupuleusement avalé, depuis un demi-siècle, chacune des particules, chacun des grains de blé.

J’ai lu Combray ici, pendant l’une des dernières récoltes qu’on avait fait remonter, par la rue des Sports, jusqu’aux anciens établissements Bellanger, depuis longtemps revendus au concurrent de la ville voisine, j’ai lu Combray ici, dans la maison vide de l’ancienne locataire de la cour, où on avait monté, pour le dernier adolescent du siècle, un petit lit de fer, d’où il lisait le soir, pendant que le petit empire familial retombait, la poussière, l’histoire de la madeleine, de la clochette et de l’iris.

Et j’en viens à me demander, après plus de 20 ans, quelle bizarre idole on a voulu assembler là.

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