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La maison des grands-parents, les Rougon-Macquart d'Aurélien Bellanger

Jour 6 : Les Rougon-Macquart

4 min
À retrouver dans l'émission

Décision sans appel : la famille d'Aurélien Bellanger quitte Paris pour vivre un confinement plus libre et champêtre en Mayenne. C'est l'occasion de retrouver la maison de ses grands-parents paternels, les Rougon-Macquart, et de lire, à travers elle, l' "histoire naturelle et sociale" de sa famille.

La maison des grands-parents, les Rougon-Macquart d'Aurélien Bellanger
La maison des grands-parents, les Rougon-Macquart d'Aurélien Bellanger Crédits : Aurélien Bellanger

Si la maison de ma grand-mère paternelle, et ses dépendances, c’était Combray pour moi, la ferme de mes grands-parents maternels était d’une ou deux générations littéraires plus anciennes.

"Histoire naturelle et sociale d'une famille"

Lisant deux ou trois ans avant Proust les Rougon-Macquart, j’avais cruellement fait de ce lieu le côté Macquart de mon ascendance – le côté Paumard, du nom de mon grand-père, le nom de jeune fille de ma mère, quand le côté Rougon, grâce au pivot d’un seul G, allait aux Bellanger. Les Paumard étaient plus autoritaires, voire plus colériques, que les Bellanger, et cela me paraissait suffisant pour faire de moi un Etienne, un Claude ou un Jacques Lantier – un leader révolutionnaire ou un artiste, en espérant ne pas tomber, j’avais une chance sur trois, quand même, sur le frère meurtrier. 

J’oublie de dire l’essentiel : mes grands-parents s’étaient heurtés, dans leur dynamique d’ascension sociale, sur la dureté du monde des lettres. Ils avaient ainsi voulu donner des prénoms littéraires à leurs enfants : ils ont appelé mon oncle Fabrice, comme dans La Chartreuse de Parme, et ma mère Gervaise – ils ne devaient clairement pas avoir lu L’Assommoir. Moi non plus, d’ailleurs, c’est l’un des rares Rougon-Macquart que je n’ai pas lu, j’en suis resté à la dispute au lavoir. Une conscience de classe, de classe moyenne, m’a fait en revanche lire le conte de fée du Bonheur des DamesLe Bonheur des Dames comme un roman typiquement Rougon : Octave Mouret, tout au loin, c’était mon père, dont je m’étais émerveillé souvent, enfant, du fabuleux destin qui l’avait vu passer de chef de rayon à chef de secteur, dans la grande distribution, avant de rejoindre, comme acheteur, le siège du groupe Carrefour à Evry. 

La maison des grands-parents ou le laboratoire d'une époque

Mais la ferme que mes grands-parents maternels avaient fini par acheter, et dans laquelle je me suis réfugié – pendant que mon grand-père vit confiné dans un EHPAD – se rattache plutôt, après examen, au monde de Balzac. Sa maison possède, dans toutes ses pièces, l’épaisseur historique des meilleures descriptions de La Comédie humaine. Cela est dû au fait, surtout, que le couple chez qui ils avaient travaillé pendant une quinzaine d’années, à Montmorency, leur avait largement offert de quoi la meubler – lui conférant, un peu à contre-emploi, malgré ses gros murs, ses deux caves de plain-pied, mais humides et sans fenêtre, sa grosse cheminée et sa notable absence de fenêtres, le caractère gai et désordonné d’une maison de campagne, pleine de symboles à moitié éteints, hors d’usage ou exotiques.

Ainsi de ce petit crocodile empaillé, héritage du monde des fourreurs et des marchands de peau du faubourg Poissonnière, où s’enracinait, avant leur conversion et leur exil à Montmorency, la fortune des futurs mécènes de mes grands-parents. Crocodile qui se retrouva à côtoyer, au-dessus du râtelier à fusils en dents de sanglier, deux têtes de daims empaillées, qui donnent à l’entrée de la maison l’air un peu farouche d’un refuge de chasse – on est ici dans la Mayenne dans ce qu’elle a de plus antique. Il y a aussi un vieux pétrin, une chaufferette en cuivre, un crucifix qui retient des rameaux desséchés. Mais l’impression ne dure pas, des anomalies surviennent, trop nombreuses, irréductibles.

Cette énorme tête noire, c’est celle de l’empereur Auguste, de qui je tiens sans doute, très indirectement, mon prénom d’empereur, et qui est venue s’égarer, mieux que dans la vase d’un fleuve, tout en haut de la vitrine dans laquelle se côtoient des jumelles de théâtre, une pipe à opium, un briquet à amadou de la Grande Guerre et des bouchons de champagne alignés, rituel naïf destiné à saluer la naissance des petits enfants, et qui n’en finissent pas de perdre leur forme de champignon pour rejoindre celle, inerte, du cylindre, à mesure que nous vieillissons, mes sœurs, mes cousins et moi.

On m’a dit que ce dessin original d’un certain Heirung, avec ses palmiers orientalisants, que j’ai toujours trouvé mal dessiné, vaudrait peut-être quelque chose. J’ai toujours préféré, malgré son kitsch et sa laideur, ce dessin d’une grande dame qui sortait, vaporeuse, d’une calèche, sous les yeux admiratifs d’un enfant.

Il y a dans cette acculturation d’une ferme mayennaise à une bourgeoisie parisienne finissante un éclectisme vertigineux – on est ici dans l’un des derniers tombeaux habités du XIXème siècle. Dans le couloir de l’étage, sur une gravure, ce joli château, c’est celui de Pierrefonds, évidemment. 

Je me souviens que ma grand-mère aimait raconter qu’il y avait à Montmorency, comme un meuble particulièrement précieux, une vieille tante qui aurait été là-bas, enfant, sur les genoux de l’empereur Napoléon III.

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