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Aperçu de la rivière de la Jouanne, désormais traversée par une ligne ferroviaire

Jour 7 : Argentré

4 min
À retrouver dans l'émission

Aurélien Bellanger et sa famille se sont réfugiés dans une maison d'Argentré – propriété du grand-père paternel – où l'écrivain a passé une partie de son enfance. Pour cette septième chronique des quarante contant son confinement, une description de ce bourg mayennais est de rigueur !

Aperçu de la rivière de la Jouanne, désormais traversée par une ligne ferroviaire
Aperçu de la rivière de la Jouanne, désormais traversée par une ligne ferroviaire Crédits : Aurélien Bellanger

Géographie d'Argentré

Une description des lieux s’impose.

Argentré, bourg de presque 3000 habitants, est situé 10 kilomètres à l’est de Laval – soit à peu près au centre de la Mayenne. Le village est construit sur une colline, au pied de laquelle serpente la Jouanne. Rattaché à l’agglomération lavalloise, le village a vu son nombre d’exploitations agricoles fondre inexorablement – d’une trentaine, dans les années 80, à probablement moins d’une dizaine. On est désormais dans la seconde couronne de la petite préfecture. Les fermes les plus proches du centre ont toutes été successivement transformées en lotissements – le lotissement du pâtis, des Marzelles ou de Beausoleil.

C’est là, dans une maison sans charme, construite sur une petite levée de terre fixée par de fades millepertuis, au 6 rue de Bel Air, que j’ai passé la première année de ma vie. Sans beauté particulière, sinon les rives de sa Jouanne, sur lesquelles se dressent d’imposants rochers, mais qui, repoussées dans ses fonds, participent peu du paysage urbain, Argentré, sans doute grâce à sa position proéminente, et à son nom, encore plus, a gardé quelque chose d’orgueilleux. 

Je n’aimais pas, les deux années d’enfance pendant lesquelles j’ai habité en Ille-et-Vilaine, qu’on confonde mon village avec son homonyme de Bretagne, Argentré-du-Plessis. On voit son église, grise, à peine torve, ennuyeuse, de très loin. On l’aperçoit de l’autoroute – on me l’a dit, je suis toujours descendu 10 kilomètres avant, à la sortie Vaiges.

Pour l’amateur de pittoresque, c’est assez vite vu : le patrimoine local tient à deux rues perpendiculaires, la rue de Ballée et la rue froide, aux maisons très anciennes. Aux deux grandes maisons bourgeoises, presque identiques, du notaire et de l’ancien maire. A quelques fours à chaux en forme de donjons effondrés, à des moulins, à l’ancienne gare, au rustique château de Hauterive, accessible par une allée majestueuse, et des châteaux éclectiques, enfin, et de rang inférieur : ceux des Roches, de Grenusse, de Vaussenay, de Rigohaut.

Il existe aussi un manoir, celui des Nuillés, propriété des pharmaciens – d’anciens amis de mes parents, j’ai dû y aller un jour, et cet envoûtant nom de manoir m’avait au moins autant impressionné que la bâtisse. Il y avait, c’est tout ce dont je me rappelle, la guitare électrique de leur fils posée quelque part sur le sol, et j’en avais conçu une jalousie extrême pour son mode de vie, que je m’étais représenté comme aussi raffiné que décadent.

La source d'inspiration d'un roman : le château de Montaigu

J’ai involontairement négligé le château de Montaigu – l’élément clé de ce dispositif défensif mental, château dont j’ai tenté de donner une transposition romanesque dans mon deuxième roman, et que j’aurais aimé pouvoir racheter, avec mes droits d’auteur. Je lui avais prêté une place centrale dans un gigantesque complot, largement attesté, appelé aménagement du territoire – c’était le titre de mon roman, et c’est encore là que je me suis retrouvé emprisonné par le confinement, comme j’aurais à peine osé le rêver auparavant, la chose frôlant le kitsch borgésien de l’écrivain retenu à l’intérieur de son propre roman.

Mais ce roman, c’était tout mon orgueil de romancier de l’affirmer ainsi, ce n’était pas moi qui l’écrivais, c’était la terre elle-même, au sens de Novalis – la géologie comme autoportrait de la Terre – c’étaient les humains eux-mêmes – l’histoire et la géographie comme intrigue commencée au Néolithique.

Mais tout cela ne tient sans doute qu’à une certaine configuration des lieux, entre gigantesque gâchis paysager et réitération constante des prouesses de la modernité, dans une même unité de lieu. Le lieu, c’est un méandre de la Jouanne en aval d’Argentré, à deux kilomètres du bourg – la ferme familiale en garde à peu près l’entrée. On y descendait autrefois, par un chemin, jusqu’à une ferme isolée, la Choletière, qui faisait face au château, situé sur l’autre rive. Mais la ferme a été détruite par la construction d’une ligne à grande vitesse, et le château n’apparaît plus qu’encadré par les pylônes et le tablier du nouveau viaduc.

Le méandre, tel que je l’ai toujours connu, était tenu, comme une nouille, entre la double baguette de la route du Mans et de l’autoroute armoricaine – rectilignes, souveraines et bruyantes. Il est désormais fendu en deux par la ligne de train. Ce coin de campagne, avec ses veilles haies, ses émousses, ses vaches et ses ronces, est devenu comme un goulet d’accélération du temps. 

C’est ce que racontait mon roman. Mais il ne passe désormais plus que quelques trains par jour, quelques camions de nuit qui brillent en rouge sur la nationale et on attendrait en vain, sur le pont de l’autoroute, qu’un camion nous emporte. 

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