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Vestiges d'Argentré

Jour 8 : Des Guermantes industriels

3 min
À retrouver dans l'émission

Pour son retour sur les terres de son ascendance familiale en Mayenne, Aurélien Bellanger revit, à l'occasion d'une balade bornée par le confinement, la découverte d'un chemin d'Argentré ayant marqué son imaginaire.

Vestiges d'Argentré
Vestiges d'Argentré Crédits : Aurélien Bellanger

Pour rester dans la thématique de la forclusion proustienne, de l’enchantement romanesque, je dois noter la révélation que fut la découverte, adolescent, d’un nouveau chemin reliant les maisons de mes deux grands-mères, celle du bourg et celle des champs – révélation égale à celle, éminemment proustienne, d’une communication entre le côté de Guermantes et le côté de chez Swann.

Redécouverte du chemin reliant le côté de Guermantes et le côté de chez Swann

Le chemin ordinaire impliquait de prendre le pont de l’autoroute, de longer le plan d’eau, les grands tennis bleus, de tourner à la gendarmerie encastrée autour du crucifix en granit, de remonter enfin la rue des Sports, en passant derrière les maisons, reconnaissables à leurs grands potagers aux allées bétonnées, des paysans retraités – on arrivait enfin, en face de l’école, dans la cour de la maison de ma grand-mère.

Je connaissais bien sûr une variante, qui consistait à passer non plus au-dessus, mais en dessous de l’autoroute, sur une passerelle suspendue au tunnel de béton dans lequel on avait fait passer la Jouanne, avant de prendre un chemin pittoresque, qui longeait l’un de ses affluents, un ruisseau, après le pont de l’ancien chemin de fer. On voyait le clocher au loin, rassurant et proche, derrière les branches des arbres, et après une courte montée, très raide, qui longeait la boutique du réparateur de mobylettes et de motoculteurs – aujourd’hui devenue une brasserie artisanale – on était arrivé.

Mais je n’avais pas imaginé qu’on pouvait arriver à un tel résultat en partant exactement dans la direction opposée à celle du bourg, vers le four à chaux – il y avait là deux grands cirques découpés dans la roche gris-bleue de la colline, une vieille concasseuse rouillée et une sorte de quai de chargement – structure vestigiale de la ligne de train disparue.

On pouvait de là, je m’en souviens, monter à l’assaut du donjon, du four à chaux, fendu du haut en bas par une fissure qui assurait son appartenance au monde médiéval – c’est là que nous étions allés fumer un joint avec mon ami Mathieu Pierre, vers 1995, avant de rejoindre toute ma famille à table, dans l’ancienne salle à manger de mon oncle, isolée du salon par un gigantesque aquarium dont le principal décor, un grand rocher torturé et rougeâtre d’où sortaient des poissons, était comme un subtil rappel du paysage lunaire d’où nous arrivions – une colline dévorée par les hommes, pleine de trous et minérale.

Une vision onirique quelque peu menacée

Un projet de circuit de motocross ayant échoué à voir le jour, en partie sous l’impulsion de mon oncle, on a fini par combler les vides de la colline, et par le petit sentier que j’ai emprunté l’autre jour, je n’ai rien retrouvé du paysage fantastique qui s’accordait si bien avec la désolation révolue de l’ivresse cannabique. Tout avait été remblayé et abandonné aux ronces – seules des guérites de chasseurs et divers déchets en plastique témoignaient encore d’une occupation humaine.

J’en ai conçu une certaine nostalgie pour l’âge plus civilisé de l’exploitation industrielle.

J’ai noté aussi, en chemin, la présence au bord de la route d’une canette de Red Bull – quel travailleur l’avait jetée par sa fenêtre ? L’objet, petit fétiche d’un monde prolétaire où l’on se couche trop tard et où on se lève trop tôt, a remplacé, dans les fossés, les paquets de Gitanes. 

La route, après les fours à chaux, bifurque insensiblement, remonte après avoir passé une ferme, et le miracle proustien apparaît : le clocher d’Argentré se retrouve devant nous, le chemin avait fait seulement semblant de s’en éloigner. C’était la route idéale pour faire des bouquets de fleurs sauvages – ou pour, merveille de mes dix ans, jouer avec le gros rétroviseur que j’avais trouvé là, à renvoyer partout, dans des grands élans d’innocence stendhalienne, les reflets du soleil.

Mais déjà la route plongeait dans la vallée, frôlant un autre four à chaux et l’ancien front de taille, peut-être, d’une ancienne carrière de marbre – un marbre noir, apparemment uniquement destiné à la fabrication d’horloges pour les cheminées de presbytères. Tout au fond, se trouve la station de pompage qui alimente le village en eau potable. En face d’elle, un grand crucifix, comme à toutes les entrées du village. La route remonte enfin, le panneau Argentré apparaît, et de façon à chaque fois aussi inattendue, on arrive sur la place de l’église, devant la boulangerie.

Cela n’est rien du tout, mais c’est une forme de magie – l’usage le plus sacré que je peux faire de la géographie – on n’est jamais loin du miracle, et la transformation démoniaque, à ma droite, de l’ancien presbytère en mairie, ne peut rien contre lui.

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