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Aurélien Bellanger plongé dans la lecture de "La théorie du roman" de Georg Lukács

Jour 9 : Le romancier du confinement

4 min
À retrouver dans l'émission

La vie en partie confinée est peu ou prou le lot de tout écrivain. L'amertume liée au relatif échec éditorial de la rentrée littéraire insuffle un élan de réaction à l'écrivain Aurélien Bellanger. Un premier roman naît en 51 jours et l'idée d'un autre lui fait suite, à écrire pendant le confinement.

Aurélien Bellanger plongé dans la lecture de "La théorie du roman" de Georg Lukács
Aurélien Bellanger plongé dans la lecture de "La théorie du roman" de Georg Lukács Crédits : Aurélien Bellanger

Au deuxième jour de grève, à Radio France, en novembre dernier, je me suis retrouvé désespéré un peu après dix heures. Il fallait que je fasse quelque chose. J’avais vaguement commencé un roman, un vieux projet, un truc ambitieux pas possible avec des personnages à la Dostoïevski, mais je l’ai mis entre parenthèses, pour écrire un truc plus rapide, un peu mineur, sur un sujet contemporain.

L'amertume de la rentrée littéraire

J’avais mal vécu ma rentrée littéraire, mon gros roman ambitieux du millésime 2019 n’avait pas intéressé grand monde, et il s’agissait de me refaire – une pure réaction d’orgueil et de colère en 200 pages et en 100 jours. J’ai spectaculairement tenu mon calendrier – la première version était pliée en 51 jours, mon éditrice a validé, je suis parti à la campagne avec le tapuscrit annoté. J’avance moins vite qu’il le faudrait, mais nous avons le temps – c’est prévu pour janvier 2021.

Mais pris d’une sorte de fureur graphomane, à peine ce livre rendu à mon éditrice, je lui avais annoncé un nouveau manuscrit pour la fin de l’année, certain que ma nouvelle méthode de travail était la bonne. J’étais déjà allé à la BNF consulter des archives. J’avais photographié tout un livre, fait traduire à Google translate un article décisif rédigé en allemand. Il s’agissait de revenir sur le séminaire qu’Adorno avait consacré, en 1932, à l’université de Francfort, à la thèse de Benjamin sur le drame baroque – thèse rejetée, dix ans plus tôt, par la même université.

Je ne sais pas comment je m’en sortirais. Tout est envisageable, jusqu’au roman épistolaire. Il s’agit, puisque j’en suis à lire ma note d’intention, de raconter l’ivresse particulière qui saisit les cerveaux de certains adolescents à la découverte de la philosophie. Comme disait Brouwer, dans l’incipit qui figurait sur le premier tapuscrit du Continent de la douceur : « le génie philosophique est perdu à 20 ans, l’astuce de l’appliquer mis à part ».

C’est cela, que je voulais raconter. Les dernières intuitions philosophiques de jeunes étudiants allemands, en 1932, rassemblés autour de l’un d’eux, à peine plus âgé, mais sans doute le seul à avoir survécu au génie facile de ses 20 ans, pour devenir vraiment un philosophe, et non un simple professeur de philosophie. 

Il aurait été confronté aux impasses merveilleuses, enchantées, de l’idéalisme. Il aurait vu le drame de la situation intellectuelle allemande, l’épuisement du néokantisme, de l’hégélianisme, de la phénoménologie ; il aurait vu grossir le grotesque Heidegger. Il aurait vu s’amenuiser déjà, dans la dépression, le génial Benjamin – unique porte de sortie de toute cette histoire, de l’histoire de la philosophie européenne envisagée moins comme science que comme rituel magique de passage à l’âge adulte. Figurerait en incipit cette phrase d’Adorno sur l’impossibilité de concevoir encore des systèmes de la totalité.

L'idée d'un nouveau roman à écrire pendant le confinement

L’idée, puisqu’il faudra bien qu’un jour quelqu’un le fasse, mais pour éviter que cela donne une catastrophe romanesque et un horrible best-seller mondial, l’idée, c’était d’écrire enfin le grand roman qui reste à écrire sur Benjamin – en utilisant cette astuce majeure qui consisterait à ne pas le produire comme personnage, mais à imaginer qu’invité à intervenir dans le séminaire, il aurait sans cesse ajourné. Ce qui est à la fois la vérité historique, et la vérité psychologique. 

Ainsi j’ai pris avec moi, en partant de Paris, le Kierkegaard d’Adorno, son livre le plus benjaminien, et sa conférence inaugurale de 1932, que j’étais allé acheter exprès chez Tschann, sur le boulevard Montparnasse. Je ne me pardonne pas d’avoir oublié, celui-ci je l’ai acheté aux Cahiers de Colette, en montant sur l’échelle du fond, ses Trois études sur Hegel. Mais j’ai bien avec moi Les origines du drame baroque allemand de Benjamin, ainsi que son essai sur Les Affinités électives – pour bien faire, je suis d’ailleurs en train de lire celles-ci. J’ai fini par abandonner, trop hégélien et trop compact, La théorie du roman de Lukács.

Mais je tiens mon sujet, je crois, et j’ai hâte de m’y mettre, d’improviser enfin. Un dernier point : dans la biographie d’Adorno que j’ai lue, on apprend que le philosophe est parti en exil à New-York avec un tableau de Max Rossmann que lui avait offert sa mère, et qui représentait un moulin à Babenhausen, dans la Hesse. Je connaissais le nom de ce village : c’est celui avec lequel Argentré est jumelé. 

J’étais allé avec mon grand-père, et les autres membres du syndicat d’initiative, inspecter les grands panneaux de bois rassemblés dans l’atelier municipal, qui représentaient l’Argentré de l’immédiate après-guerre, vu par un peintre allemand retenu prisonnier ici : on ne savait plus trop quoi faire de ces grands tableaux naïfs.

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