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Bénévole des Restos du Coeur préparant des sacs de denrées alimentaires et de produits d’hygiène. Photo prise le 26 mars 2020 à Ingré.

Crise économique : qui sont les "nouveaux pauvres" ?

8 min
À retrouver dans l'émission

Le constat est unanime et saisissant : d’ici la fin de l’année 2020, la France comptera un million de personnes en plus vivant sous le seuil de pauvreté dite « monétaire ». Qui sont ces nouvelles personnes touchées par la pauvreté en raison de la crise économique provoquée par la crise sanitaire ?

Bénévole des Restos du Coeur préparant des sacs de denrées alimentaires et de produits d’hygiène. Photo prise le 26 mars 2020 à Ingré.
Bénévole des Restos du Coeur préparant des sacs de denrées alimentaires et de produits d’hygiène. Photo prise le 26 mars 2020 à Ingré. Crédits : CHRISTOPHE ARCHAMBAULT - AFP

Le constat est unanime et saisissant : d’ici la fin de l’année 2020, la France comptera un million de personnes en plus vivant sous le seuil de pauvreté dite « monétaire » - conséquence de la crise économique qui se juxtapose à la crise sanitaire. Pour les associations caritatives qui font ce bilan, ce sont un million de personnes qui vont s’ajouter aux 9,3 millions vivant déjà au-dessous du seuil de pauvreté. Qui sont ces nouveaux entrants dans la pauvreté ? Qu'observent les associations sur le terrain ? 

Guillaume Erner reçoit Manuel Domergue, directeur des études à la Fondation Abbé Pierre :

Qu’est-ce que la pauvreté monétaire ?

"La pauvreté monétaire, c'est quand vous vivez sous le seuil de pauvreté, c'est-à-dire 60% du revenu médian. Par rapport à un français moyen, vous êtes quand même bien en dessous. Et concrètement, pour une personne seule, c'est quand vous gagnez à peu près moins de 1060 euros par mois. Ça fait pas mal de monde, presque 15% de la population française. Tout montre que (cette proportion) est appelée à augmenter dans les mois qui viennent."

"Ce montant est évalué après les transferts sociaux. Sans ceux-ci, ces dix dernières années, la pauvreté aurait beaucoup plus augmenté. Mais on est dans un pays où il y a une protection sociale, il y a des minima sociaux, des retraites, etc. qui font que, après redistribution, ça corrige un petit peu quand même les inégalités primaires."

Sur le terrain 

"On n'a pas encore de chiffres statistiques publics de l'Insee sur l'augmentation de la pauvreté, mais beaucoup d'indices sur le terrain montrent qu'il y a beaucoup plus de pauvres qu'auparavant et surtout, que c'est appelé à augmenter. Les distributions alimentaires sont un signe assez incontestable. Elles ont augmenté de 25% depuis le début de la crise, avec un pic pendant le confinement parce qu'il y avait une totale désorganisation des systèmes habituels."

"Et puis, on voit l'augmentation du chômage, les destructions d'emplois. D'après les chiffres publics, on sera à peu près à 900 000 destructions d'emplois en 2021 par rapport au début de la crise. Un chômage qui passe de 9% à 11%. Donc, ça veut dire plusieurs centaines de milliers de personnes qui vont perdre des revenus. Il y a donc ceux qui perdent leur emploi mais, au-delà des nouveaux chômeurs, des chômeurs supplémentaires, il y a des millions de Français qui vont perdre des revenus un peu, beaucoup ou pas du tout. Je pense à ceux qui étaient ou qui sont encore au chômage partiel. C’est quand même 15% de revenus en moins. "

Ceux qui sont le plus touchés, ce sont les indépendants, les petites PME, les auto entrepreneurs, les intérimaires, les saisonniers, les intermittents du spectacle. Manuel Domergue

"Au-delà de ça, ce qui est sans doute plus spectaculaire, ce sont les jeunes, ceux qui n'avaient rien parce qu’ils étaient étudiants, chez leurs parents et ils auraient dû, en temps normal, entrer sur le marché du travail, entrer sur le marché du logement et là, cette année, ça va être compliqué."

Des catégories qui passent sous les radars

"Ce qui est spectaculaire dans l'opinion publique, c'est quand une usine ferme : il y a mille emplois supprimés, on se mobilise, le ministre prend la parole et on cherche des solutions. On ne les trouve pas toujours. Mais ça c'est une goutte d'eau par rapport à l'augmentation du chômage, de la précarité. Ce qui est moins spectaculaire, c'est les gens qui étaient au RSA et qui, en temps normal, en sortent régulièrement : il y en a qui rentrent d’autres qui sortent."

Aujourd'hui, plus personne, quasiment, ne sort du RSA parce que le marché de l'emploi est totalement déprimé. Manuel Domergue

"Les jeunes qui étaient en études et qui accèdent à un premier emploi auront beaucoup plus de mal. Donc ça, ça ne se voit pas parce qu’ils n'étaient pas dans une situation confortable auparavant. C'est juste qu'ils restent dans la difficulté sociale." 

Le gros de la crise, c'est ça : les gens qui ne peuvent pas sortir d'une situation qui était difficile. Manuel Domergue

"Ça se voit déjà avec l'augmentation du recours au RSA ( 9% par rapport à il y a un an à la même période). Ça c'est le début de cette vague."

Il y a une catégorie dont personne ne parle : les travailleurs non déclarés - 2,5 millions de personnes en France qui, par définition, n'ont droit à aucune indemnisation, mais qui sont les premiers touchés : tout de suite, ils ont perdu des revenus sans indemnisation. Manuel Domergue

"Les secteurs concernés par ce type de travailleurs : la garde d'enfants, des petits boulots non déclarés dans des petites entreprises, des services qu'on se rend entre voisins. Et souvent, ce sont des compléments de revenus pour des gens parfois qui ont un emploi déclaré et quelques heures en plus à droite, à gauche, non déclarées. Ce sont des personnes qui, formellement, n'avaient pas de baisse de revenu parce qu'ils étaient aux minima sociaux (les minima sociaux n'ont pas été touchés par le confinement, par la crise) mais qui ont vu les impayés augmenter très fortement chez eux parce qu'ils n'avaient plus ces ressources qui viennent des parents, de petits boulots à droite à gauche. Des ressources qui se sont effondrées et ces personnes ont bien du mal aujourd'hui à repartir."

La comparaison avec 2008 

"On a vu par exemple en 2008, une crise économique mondiale moins brutale parce que ça a pris un peu plus de temps, mais en fait, on voit que les effets traînent. En 2008, ça prenait plus de temps parce que c'était une crise économique. C'était une crise financière, puis économique ; d'abord aux Etats-Unis, ensuite en France. Avant que les entreprises ne ferment leurs portes ou baissent leurs activités, ça a pris plusieurs mois, voire plusieurs années. Avant que les personnes n’épuisent leurs droits au chômage, ça prend encore 2 ans, etc. Donc c'était beaucoup plus lent." 

"Là, on voit que le confinement a été brutal du jour au lendemain, avec des baisses d'activité." 

Les familles monoparentales 

"Les « nouveaux pauvres » aujourd'hui du covid sont souvent des personnes qui étaient déjà sur le fil auparavant. On sait bien que les familles monoparentales sont sur représentées parmi la pauvreté : 40% des familles monoparentales sont sous le seuil de pauvreté. Donc pour ces familles, le moindre évènement les  fragilise encore plus. Ce sont souvent des mères de famille qui ont des emplois précaires : ces emplois-là ont été les premiers supprimés avec des difficultés de garde d'enfants qui ont été évidemment maximum pendant le confinement, mais qui demeurent encore : pour une mère célibataire aujourd'hui, faire garder ses enfants, c'est très compliqué et c'est un frein encore plus grave qu'auparavant pour l'accès à l'emploi : des classes ferment, les systèmes de garde par les grands-parents sont perturbés."

Quels engagements du gouvernement ? 

"Pas d’engagement, c’est ce qui est très inquiétant. On nous a annoncé qu’il y en aurait peut-être pour la journée du 17 octobre ( journée mondiale du refus de la misère). Les mesures déjà prises par le gouvernement sont homéopathiques. Dans le plan de relance de 100 milliards d'euros qui sont annoncés, combien ont été accordés aux ménages les plus précaires ? 08%, d’après le document du gouvernement."

Financement des associations caritatives

"Beaucoup d’associations ont souffert de la réforme de l’ISF notamment - c'était un avantage fiscal pour les personnes qui étaient touchées par l’ISF et faisaient des dons aux associations. L’ISF ayant été supprimé, remplacé, cet avantage diminue et les personnes donnent moins aux associations."

"Il se trouve que pendant le confinement et pendant cette année-là (2020), il y a eu une grosse augmentation des dons. Heureusement. Pourquoi ? Parce que les associations ont pallié l'inaction à bien des égards de l'Etat. La Fondation Abbé Pierre a financé à hauteur de 2 millions d'euros des chèques services pour que les gens se payent à manger, tout simplement. Est-ce que c'est le rôle d'une fondation de faire ça ? On le fait grâce à la générosité du public. Mais parfois, on attendrait la générosité des services publics. "

"Notre budget à la Fondation Abbé Pierre a augmenté grâce à la générosité (des dons des personnes). Tous les Français ne sont pas paupérisés."

Les Français n'ont jamais autant épargné que pendant le confinement et aujourd'hui : c'est de l'épargne de précaution. Manuel Domergue.

"Les gens ne pouvaient pas consommer tout simplement. La plupart des Français n'ont pas été touchés par la crise, et parfois même, se sont enrichis, faute de pouvoir consommer. Certains, qui sont généreux, ont donné un peu à la Fondation Abbé Pierre, au Secours populaire etc. Ceci nous a permis de pallier les carences de l'Etat. Mais ce n'est pas suffisant."

Vous pouvez écouter l'interview en intégralité en cliquant sur le player en haut à gauche de cette page.

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