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Photo d’Alassane Ouattara prise à Abidjan en Côte d’Ivoire le 28 octobre 2020.

Crise politique en Côte d’Ivoire : quelles issues possibles ?

10 min
À retrouver dans l'émission

En Côte d’Ivoire, Alassane Ouattara vient d’être élu président pour un troisième mandat. C’est en tout cas ce qu’ont confirmé, mardi 2 novembre 2020, les résultats de la Commission électorale indépendante. Mais l'opposition refuse de reconnaître cette élection.

Photo d’Alassane Ouattara prise à Abidjan en Côte d’Ivoire le 28 octobre 2020.
Photo d’Alassane Ouattara prise à Abidjan en Côte d’Ivoire le 28 octobre 2020. Crédits : ISSOUF SANOGO - AFP

En Côte d’Ivoire, Alassane Ouattara vient d’être élu président pour un troisième mandat. C’est en tout cas ce qu’ont confirmé, mardi 2 novembre 2020, les résultats de la Commission électorale indépendante. Mais l'opposition refuse de reconnaître cette élection. Elle estime notamment que ce nouveau mandat est « inconstitutionnel » et a annoncé former, de son côté, un gouvernement de transition. Une situation sous tensions.

Tout ceci survient dans un contexte où l’élection s’est jouée sur fond de violences et d’appels au boycott des urnes par l’opposition.

Guillaume Erner reçoit Richard Banegas, professeur de sciences politiques à Sciences Po, chercheur au CERI.

Le contexte

L'élection s'est jouée sur fond de violences, d'appels au boycott des urnes par l'opposition. Mardi 3 novembre 2020, la Commission électorale indépendante (CEI) a annoncé la victoire d'Alassane Ouattara à plus de 94% des voix, avec une participation électorale à près de 54%. A ce stade, la présidence d'Alassane Ouattara est-elle acquise ?  

Richard Banegas : "Sur le papier, sur les chiffres officiels, oui, puisque de toute façon, la CEI ( Commission électorale indépendante) a annoncé ces résultats - le Conseil constitutionnel devrait les valider, tout comme il a invalidé il y a quelques semaines de cela 40 candidatures sur 44 qui pourraient éventuellement gêner le président Ouattara dans sa poursuite hégémonique. Sur le plan institutionnel, il y a peu de doute que le président Ouattara va aller au bout de sa logique. Maintenant, effectivement, l'opposition ne reconnaît pas ces résultats qui ont été acquis dans une situation compliquée où la candidature d’Alassane Ouattara a été contestée au titre d'un troisième mandat qui est contraire à la Constitution. Donc, on est dans une situation de blocage total pour l'instant, qui rappelle d'ailleurs - il faut s'en souvenir - la situation de 2010, où c'était, à l'époque, Alassane Ouattara, qui s'était présenté contre Laurent Gbagbo et qui avait effectivement mis en place un gouvernement de transition (un gouvernement parallèle). Il avait finalement remporté le succès que l'on sait grâce au soutien de la rébellion qui l'avait rejoint. Aujourd'hui, on est dans une situation évidemment extrêmement différente puisque l'opposition a lancé cette idée d'un gouvernement parallèle. Sauf que c'est une énorme différence : elle n'a pas d'armée derrière elle.

D’après Le Canard enchaîné du mercredi 4 novembre 2020, le scrutin semble entaché d'un grand nombre d'irrégularités. Comme l'explique Richard Banegas : "De nombreux bureaux de vote n'ont pu ouvrir ou auraient été détruits lors de ce boycott actif qui a été créé par l'opposition. Donc le taux de participation qui est avancé par la CEI, aujourd'hui de 54%, est assez peu vraisemblable si l'on compare par exemple au taux de participation de 52% atteint en 2015 alors qu'il n'y avait pas de boycott à ce moment là. Donc, on est face à des chiffres extrêmement farfelus qui ont été d'ailleurs dénoncés à bas bruit, pourrait on dire, par certaines observations internationales, en particulier l'Union européenne mardi 3 novembre 2020."

Le spectre de l’élection présidentielle de 2010 

Présidentielle de 2020 / Présidentielle de 2010. Les situations sont-elles comparables ?   

L'opposition a cherché en quelque sorte à rendre à Ouattara la monnaie de sa pièce, puisqu’à l'époque, c'est lui qui avait joué cette carte d’un gouvernement parallèle. Mais la situation était radicalement différente. Il s'était présenté à l'élection. Il avait remporté une majorité de voix.  Et c’est le sortant, qui refusait d'admettre le résultat. Richard Banegas

Richard Banegas : "Cette fois, l'opposition a appelé au boycott actif, mais dans une stratégie un peu brouillonne, ils se sont quand même présentés à l'élection. Affi N'Guessan et Bédié figuraient sur les bulletins de vote. Ce boycott actif a effectivement conduit à de nombreuses violences dans le pays, notamment dans les fiefs du Sud-Est du pays, de Konan Bédié en particulier, mais aussi à Dabou, pas très loin d'Abidjan. De nombreux morts, malheureusement, ne sont pas déplorés. Ce que je crains, c'est que la situation dégénère, notamment en milieu rural ou sur fond de conflits fonciers en particulier. Je crains que les violences puissent reprendre sur un mode « ivoiritaire et xénophobe / Tout sauf Ouattara »  qui a déjà été, il y a de nombreuses années déjà, le ferment de la crise. Il est probable, malheureusement, que ce registre là soit relancé, faute d'avoir d'autres leviers à actionner par les partisans d'Henri Konan Bédié."

Le bilan politique d'Alassane Ouattara en Côte d'Ivoire

Richard Banegas : "Le bilan politique est difficile à établir - on le voit aujourd'hui, malheureusement, avec l'instabilité que l'on observe sous nos yeux. Le pari d'Alassane Ouattara au sortir de la guerre avait été de faire la paix par la croissance - ceci a relativement réussi. En tout cas, sur le plan des chiffres macroéconomiques, la croissance est revenue en Côte d'Ivoire."

Sur le plan des chiffres macroéconomiques, la croissance est revenue en Côte d'Ivoire. Richard Banegas

"Les réalisations, notamment en termes d'infrastructures, sont impressionnantes et les investisseurs sont revenus. Le pays a, en quelque sorte, été remis sur les rails de ce qu’il fut à l'époque. Sauf que cette croissance est restée en quelque sorte extrêmement inégalitaire, a produit même des nouvelles frustrations très très fortes dans le pays. L’émergence, comme on l'appelle, a aussi produit de « l’énervance », comme on dit dans les quartiers populaires d'Abidjan, où « l’argent ne descend pas »."

La situation économique a produit beaucoup de frustrations, mais surtout sur le plan politique, ce qui s'est passé, c'est qu'en fait, ça a été une victoire non partagée, qui s'est poursuivie dans  une forme de quête hégémonique du pouvoir qui a souvent utilisé, par exemple, la justice comme un outil de domination politique et a systématiquement écarté ses rivaux. Richard Banegas

"Donc, ça a quand même été une paix des vainqueurs. Très peu de choses ont été faites sur le plan notamment de la réconciliation nationale. Une commission avait été mise sur pied, mais elle a produit très très peu de résultats. Donc le bilan politique est aussi dans cet entre deux d'une croissance retrouvée et d'une hégémonie politique qui n'a jamais véritablement trouvé les voies d'une réconciliation nationale."

Quel renouvellement générationnel ?

Pourquoi Alassane Ouattara s'est il finalement présenté à cette élection - Il avait annoncé qu'il y renonçait, disant vouloir laisser la place aux jeunes générations et finalement, il est à nouveau présent au centre de la scène politique ivoirienne. 

Richard Banegas : "C'est difficile à comprendre, effectivement. Chacun pensait, lorsqu'il a annoncé le retrait de sa candidature et une passation de pouvoir à Amadou Gon Coulibaly, son premier ministre et très, très proche conseiller pendant très longtemps, chacun pensait que, pour la première fois, la Côte d'Ivoire allait engager véritablement un processus démocratique avec une élection qui permettrait une alternance non seulement politique, mais aussi générationnelle. Car c'est de cela qu'il s'agit, évidemment, derrière aussi cette élection. Il y a bien évidemment la question du troisième mandat qui est posée et qui est inconstitutionnelle : c’est une question qui n'est pas propre à la seule Côte d'Ivoire. En Guinée voisine, de très nombreuses violences ont eu lieu aussi ces derniers mois, liées précisément à ce non-respect des dispositions constitutionnelles par le président en place. Cela a été le cas au Burkina Faso, au Sénégal, mais aussi en Afrique centrale."

C’est véritablement un enjeu continental ce respect ou ce non respect, plus exactement, des dispositions constitutionnelles relatives au nombre de mandats. Richard Banegas

"Mais derrière cela, derrière cet aspect inconstitutionnel, il y a aussi la question de renouvellement générationnel. La Côte d'Ivoire a connu depuis le début de la crise un renouvellement générationnel important, avec de nouvelles figures qui sont apparues à la faveur du conflit. Je pense évidemment à Guillaume Soro, le chef de la rébellion, mais aussi à Charles Blé Goudé, de l'autre côté de la ligne de front, le chef des Jeunes Patriotes qui soutenait Laurent Gbagbo. Et tous ces jeunes là qui sont arrêtés par la force des armes au bout de leur verbe, ont été bloqués dans leur ascension par une espèce de gérontocratie, qui s'exerce avec beaucoup de force, notamment au sein des partis politiques où le renouvellement a du mal à s'opérer. Je pense en particulier au moment des élections législatives, où des élections locales, où les commissions d'investiture systématiquement écartent les jeunes de la conquête du pouvoir."

Tous ces jeunes là ont été bloqués dans leur ascension par une espèce de gérontocratie, qui s'exerce avec beaucoup de force, notamment au sein des partis politiques où le renouvellement a du mal à s'opérer. Richard Banegas

"Aujourd'hui, c'est l'enjeu. Je note d'ailleurs que l'Union européenne a appelé hier à ce renouvellement générationnel. C'est la première fois qu’on le voit sous la plume de diplomates."

Vous pouvez écouter l'interview en cliquant sur le player en haut à gauche de cette page.

Intervenants
  • Professeur de science politique à Sciences Po et chercheur au CERI
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