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Les librairies sont fermées pendant le reconfinement. Photo prise devant une librairie à Neuilly-Sur-Seine le 28 avril 2020.

Est-ce la fin des petits commerces ?

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Des petits commerces contraints de baisser le rideau et des grandes surfaces qui ne peuvent vendre que des produits jugés essentiels. Quelles seront les incidences du reconfinement avant Noël pour la consommation et les petits commerces en particulier ?

Les librairies sont fermées pendant le reconfinement. Photo prise devant une librairie à Neuilly-Sur-Seine le 28 avril 2020.
Les librairies sont fermées pendant le reconfinement. Photo prise devant une librairie à Neuilly-Sur-Seine le 28 avril 2020. Crédits : FRANCK FIFE - AFP

Des petits commerces contraints de baisser le rideau et des grandes surfaces qui ne peuvent vendre que des produits jugés essentiels. Face à la colère de petits commerçants qui ont dû fermer boutique en raison du reconfinement, le gouvernement a souhaité rétablir l’équilibre - puisque la grande distribution pouvait jusque là vendre aussi bien de l’alimentation que des livres, jouets, vêtements ou autres produits « non essentiels ». Ces nouvelles modalités suffiront-elles à réduire le fossé entre les géants du commerce et les commerçants de proximité ? Les consommateurs sont-ils prêts à redéfinir leurs modes de consommation ? Commerce physique ou vente en ligne, est-ce la fin des échoppes de centre ville ? 

Guillaume Erner reçoit Vincent Chabault, sociologue, enseignant-chercheur à l’Université de Paris, auteur de « Eloge du magasin », ed. Gallimard.

Qu’est-ce qu’un produit essentiel, de première nécessité ? 

Vincent Chabault : "Cela peut être évidemment les médicaments, l'alimentaire. Mais la réflexion sur l'essentialité des produits, qui n'est pas nouvelle, elle est évidemment difficile à traiter : des produits essentiels pour vous ne le sont pas forcément pour moi. Tout le débat aujourd'hui tourne justement sur la liste officielle des produits essentiels qui seront maintenus dans les grandes surfaces."

Ce n'est d'ailleurs pas la même chose en Belgique et en France. En Belgique, les librairies demeurent ouvertes, en France, elles ont été fermées - tout cela semble arbitraire.  Vincent Chabault précise : "Oui, c'est arbitraire, selon les pays, selon la législation. Je pars du principe que tous les produits, tous les commerces sont essentiels, c'est-à-dire que ce n'est pas l'État qui décide de l’essentialité d'un produit, mais c'est l'individu, le consommateur. Le superflu, pour certains, sera essentiel pour les autres."

Déséquilibre entre grandes surfaces et petits commerces

Vincent Chabault : "Sila fermeture perdure, le déclin du petit commerce se poursuit. Dans le débat actuel, je pense qu'il faut distinguer non pas forcément le petit du grand commerce, mais le commerce alimentaire (petit et grand) des commerces spécialisés, de toutes les tailles qui, lui, est fermé. Et finalement, le débat aujourd'hui est plus complexe qu'une opposition entre petits et gros. Surtout, les pure players du commerce sont là, dont certains ont des pratiques fiscales et sociales contestées. Avec cette fermeture, le gouvernement prévoit des liquidités, des exonérations de charges - on parle de 20 milliards et ce serait évidemment indispensable à tous les acteurs. Mais ce serait insuffisant pour les plus fragiles, pour les plus modestes."

Vincent Chabault : "Onest dans une révolution commerciale. La dernière révolution commerciale, c'est l'apparition, l'essor du e-commerce depuis la fin des années 90. L'envol date du milieu des années 2000 avec évidemment Amazon, qui fixe les règles du e-commerce. Aujourd'hui, avec le confinement, le deuxième confinement, tout est mis en place avec cette fermeture, pour que la vente sans contact, incarnée par ces pure players et leur système de livraison explose durant ce deuxième confinement pour le secteur non alimentaire. De mon point de vue, pour le petit commerce, c'est une double peine : les petits commerces ont souffert du premier confinement ; ils appliquent scrupuleusement le protocole sanitaire ; aucun foyer de contamination n'a été observé en magasin. Et ils se heurtent à cette fermeture autoritaire, sans négociation de la part du gouvernement. Ils proposent notamment de généraliser et de massifier la vente sur rendez-vous. Mais pour l'instant, c'est refusé par le gouvernement."

Le tournant du e-commerce

Vincent Chabault : "On met en avant la numérisation des petits commerces : les encourager à se numériser - digitaliser ou mourir. La conception d'une offre de services numériques est indispensable aujourd'hui - c'est un peu la leçon du premier confinement. Mais il faut rappeler plusieurs choses : le click and collect ne compense pas la perte des ventes socialisées. Cela nécessite des ressources et des compétences numériques inégalement distribuées parmi les commerçants. Encore une fois, les grands acteurs vont s'en sortir un peu mieux. 

Et puis, ça peut apparaître chez certains comme en décalage avec leur projet professionnel, leur identité professionnelle : un commerçant, c'est évidemment une valorisation, un commerce, la relation sociale plutôt que la préparation de commandes et de cartons. Vincent Chabault.

"On a quand même quelques initiatives, quelques dispositifs qui sont antérieurs à la crise du covid. Je pense par exemple au portail des librairies indépendantes : Paris Librairies, Chez mon libraire (du côté de Lyon)… et puis, on peut toujours commander par téléphone ou par mail. Le e-commerce ce n'est pas seulement les plateformes, mais aussi les moyens techniques de proximité, si j'ose dire, vis-à-vis des commerces de proximité."

"J'ajoute aussi qu'il y a l'émergence depuis quelques années de prestataires dans l'alimentaire comme l’entreprise Epicery, par exemple : il y a un mouvement qui s'est accéléré, bien entendu, avec la crise, de plateformisation du local et je pense qu’une bonne consommation en ligne s'oriente dans cette direction."

Il y a un mouvement qui s'est accéléré avec la crise : la plateformisation du local. Vincent Chabault.

De grandes plateformes de e-commerce ont proposé de mettre à la disposition des commerçants une partie de leur technologie ou bien de les héberger sur leur plate forme (face à ce deuxième confinement), mais, comme le précise Vincent Chabault : "encore une fois, cela nécessite de maîtriser les compétences et le référencement, etc. Tout ça n'est pas évident pour les commerçants."

Un avenir pour l'éco système des centres villes, des villages ? 

Vincent Chabault : "Les maires ont accueilli la grande distribution pendant 40 ans. Mais depuis quelques années, certains maires, en tout cas, prennent conscience de la dévitalisation du centre ville et ont des moyens, des ressources, pour justement redynamiser le centre ville. Mais ça ne se fera pas sans une prise de conscience des consommateurs. Le commerce soulève des enjeux publics, c’est une activité privée qui soulève des enjeux publics. Le citoyen doit aussi décrypter ces enjeux là, avant de faire ses choix."

Le commerce soulève des enjeux publics, c’est une activité privée qui soulève des enjeux publics. Vincent Chabault

"Les grands magasins sont apparus au 19è siècle en accompagnant l'urbanisation. Il y aura peut être aussi, dans quelques années en tout cas - (c'est une hypothèse), une déstabilisation des métropoles, un rejet symbolique des métropoles au profit peut-être des villes intermédiaires dans lesquelles le commerce de centre ville va peut être renaître."

Vous pouvez écouter l'interview en intégralité en cliquant sur le player en haut à gauche de cette page.

Intervenants
  • sociologue, maître de conférence à l’université Paris Descartes, auteur de «Fnac entre commerce et culture », PUF
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