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Photo de réfugiés éthiopiens fuyant la région du Tigré prise le 22 novembre 2020.

Ethiopie : quels sont les enjeux du conflit ?

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Début novembre 2020, le gouvernement éthiopien et des dissidents de la région du Tigré, dans le pays, sont entrés dans un conflit armé. Près de 40 000 Ethiopiens ont déjà fui vers le Soudan. Quels sont les enjeux de ce conflit ? Que sait-on sur le sort des populations ?

Photo de réfugiés éthiopiens fuyant la région du Tigré prise le 22 novembre 2020.
Photo de réfugiés éthiopiens fuyant la région du Tigré prise le 22 novembre 2020. Crédits : ASHRAF SHAZLY - AFP

Mercredi 24 novembre 2020, journée décisive en Ethiopie puisque l’ultimatum lancé par le dirigeant du pays, Abiy Ahmed, sacré prix Nobel de la paix en 2019 arrive à sa fin… Abiy Ahmed avait donné 72h aux dissidents de la région éthiopienne du Tigré pour se rendre, menaçant de lancer l’assaut contre la capitale de la région Mekele, qui compte 500 000 habitants. Hier, l’inquiétude montait sur le sort des populations, beaucoup craignant que les civils ne se retrouvent pris à partie. Près de 40 000 Ethiopiens ont déjà fui vers le Soudan. Que sait-on à ce stade de la situation sur place ? Sur quoi repose le conflit ? 

Guillaume Erner reçoit Eloi Ficquet, anthropologue et historien, enseignant chercheur à l’EHESS, a co-écrit avec Gérard Prunier « Understanding Contemporary Ethiopia » ed. Hurst.

Les raisons du conflit 

Eloi Ficquet :"La morphologie du conflit évolue rapidement de jour en jour, avec différents niveaux de compréhension enchevêtrés entre des tensions communautaires, des enjeux de politique nationale et des enjeux stratégiques à l'échelle régionale et internationale. Du point de vue du gouvernement fédéral, ce conflit a été déclenché comme une opération de rétablissement de l'État de droit, dans une région déclarée dissidente et qui s'était emparée de garnisons de l'armée fédérale. "

Eloi Ficquet poursuit : "Du point de vue de la région concernée, le Tigré, le gouvernement d'Abiy Ahmed était déclaré illégitime depuis qu'il avait repoussé à deux reprises les échéances d'élections générales qui auraient dû se tenir au printemps - pour raisons d'épidémie de covid 19, ces élections ont été repoussées, tandis que cette région a fait le choix de s'en tenir à la lettre de la Constitution en organisant de façon autonome ses propres élections. Ceci a provoqué une montée en escalade des tensions et a abouti à ce conflit."

Ce qui est en jeu, c'est la redéfinition de la fédération, la façon d'organiser le vivre ensemble politique dans cet espace très diversifié, avec des options politiques qui s'affrontent : entre une option, plus centraliste, unificatrice, nationale, promue par Abiy Ahmed et une option de plus grande autonomie accordée aux régions. Eloi Ficquet.

"Il ne s'agit pas d'indépendantisme, même si la possibilité de faire sécession est inscrite dans la Constitution fédérale éthiopienne. C'est une fédération à base ethnique. Chaque population dispose de sa propre administration régionale et a la possibilité d'organiser un référendum pour son indépendance. Mais ce n'est pas ce qui était en jeu. Ce qui était en jeu, était la redéfinition de la fédération, la façon d'organiser le vivre ensemble politique dans cet espace très diversifié, avec des options politiques qui s'affrontaient entre une option, plus centraliste, unificatrice, nationale, promue par Abiy Ahmed et une option de plus grande autonomie accordée aux régions"

Comme le précise Eloi Ficquet : "Il s’agit d’une question politique, une question politique qui a pris corps depuis plusieurs mois, depuis la nomination au pouvoir d’Abiy Ahmed, car sa désignation résultait d'une crise politique de mouvements de protestation dans la société éthiopienne. D'ailleurs, hors du Tigré, c'est principalement la région Oromia qui représente une majorité démographique en Ethiopie (environ un tiers de la population) qui s'est soulevée, s'estimant lésée, trop peu représentée dans les dispositifs de représentation de la République fédérale d'Éthiopie. Ce qu'il faut comprendre, c'est qu’Abiy Ahmed n'a pas été le porte-voix de ce mouvement de protestation. Il a été désigné suite à une sorte de renversement des équilibres du pouvoir au sein de la coalition centrale du gouvernement, substituant à la domination qui était exercée par le Front du Tigré, des nouveaux représentants Oromi dont Abiy Ahmed était le visage. Mais il restait tout à faire. Suite à cette transition interne, il y avait un court délai de deux ans pour organiser des élections, pour arbitrer sur ses options politiques, pour dessiner des nouveaux programmes. Et c'est ce travail politique qui n'a pas été mené à son terme."

Il s’agit d’une question politique, qui a pris corps depuis la nomination au pouvoir d’Abiy Ahmed. Eloi Ficquet

Que penser du prix Nobel de la paix accordé à Abiy Ahmed ?

Eloi Ficquet : "On pose souvent cette question, sans doute parce qu'elle perturbe beaucoup. Plus qu’Aung San Suu Kyi (dirigeante de la Birmanie, où les Rohingyas sont victimes de massacres et persécutions), la comparaison vaudrait plus avec Nelson Mandela et Frederik de Klerk, qui avaient obtenu le prix Nobel pour la fin de l'apartheid, ou bien Shimon Pérès et Yasser Arafat. Abiy Ahmed a obtenu ce prix Nobel pour avoir engagé un processus de paix avec l'Érythrée. Néanmoins, généralement, quand c'est des processus de paix qui sont célébrés, l'autre partie est impliquée, en l'occurrence Issaias Afeworki, le président érythréen. Mais ce qu'il faut questionner, c'est non seulement les mérites des titulaires et leur devenir après l'attribution, autant que la signification d'une sorte d'ordre sacré donné à ce prix. L'importance peut-être démesurée qu'on lui accorde collectivement, comme si c'était un brevet de sainteté œcuménique."

On apporte peut-être une importance démesurée, collectivement, au prix Nobel de la paix, comme si c'était un brevet de sainteté œcuménique. Eloi Ficquet

Eloi Ficquet : "Cependant, il faut constater que ces derniers jours, le travail de médiation diplomatique a commencé à agir et à porter en vue d'organiser des dialogues entre les parties en conflit. Hier, le vice premier ministre Demeke Mekonnen était à Bruxelles pour s'entretenir avec Josep Borrel, chef de la diplomatie européenne."

"Aujourd'hui un ultimatum expire, il était annoncé en des termes très durs : « Si les habitants de Mekele ne fuient pas, il n'y aura aucune pitié ». Alors que ces habitants n'ont aucune possibilité de fuir. Ils sont très loin des zones de frontière. Les routes sont bloquées par les combats. Donc on verra si le prix Nobel décerné à Abyi Ahmed créé une sorte d'obligation morale et si, dans les prochains jours, cela incite les parties en conflit à des démarches effectives de désescalade et d'ouverture des accès aux organisations humanitaires."

On verra si le prix Nobel décerné à Abiy Ahmed créé une sorte d'obligation morale. Eloi Ficquet

Vous pouvez écouter l'interview en intégralité en cliquant sur le player en haut à gauche de cette page.

Intervenants
  • anthropologue et historien, maître de conférences à l'EHESS
L'équipe
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