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Illustration de la course aux vaccins à travers le monde.

La course aux vaccins crée-t-elle de nouvelles alliances géopolitiques ?

9 min
À retrouver dans l'émission

Au-delà des enjeux sanitaires et économiques, la course aux vaccins est aujourd’hui aussi devenue un enjeu géopolitique. Quelles alliances entre pays se jouent sur l'échiquier mondial ?

Illustration de la course aux vaccins à travers le monde.
Illustration de la course aux vaccins à travers le monde. Crédits : Tetra Images - Getty

Au-delà des enjeux sanitaires et économiques, la course aux vaccins est aujourd’hui aussi devenue un enjeu géopolitique. Vendredi 27 novembre 2020, la Russie annonçait que son vaccin Spoutnik V serait produit en Inde. Entre recherche, production, distribution, plusieurs pays passent des accords pour aboutir à la mise sur le marché d’un vaccin. Comment se nouent ces alliances ? Quels sont les intérêts des uns et des autres dans ce jeu d’équilibres stratégiques ? Dominer le monde de demain passera-t-il par la conquête du vaccin contre le covid 19 ?

Guillaume Erner reçoit Antoine Bondaz, chercheur à la Fondation pour la Recherche Stratégique, enseignant à Sciences-Po, auteur notamment de l’article « Route de la soie de la santé : comment la Chine entend profiter de la pandémie pour promouvoir sa diplomatie sanitaire », publié en mars 2020 sur le site de la Fondation pour la Recherche Stratégique.

Des partenariats entre pays

Aujourd'hui, assez peu de pays ont les moyens et les capacités industrielles pour produire relativement rapidement des millions et des centaines de millions de doses de vaccin. Antoine Bondaz

Antoine Bondaz : "Même si vous êtes capable de concevoir un vaccin, il faut ensuite être capable de le produire. Or, aujourd'hui, dans le monde, assez peu de pays ont les moyens et les capacités industrielles pour produire relativement rapidement des millions et des centaines de millions de doses. On voit bien que la Russie a les capacités de concevoir un vaccin, mais l'Inde a les capacités industrielles. Cela avait été déjà rappelé en mars ou en avril (2020), en plein coeur de la pandémie, lorsqu'on avait mis en avant le fait que de nombreux principes actifs étaient par exemple produits en Inde. Le partenariat entre Moscou et New Delhi est donc parfaitement attendu et tout à fait logique. Et c'est une bonne chose. Cela rappelle indirectement que même si cette pandémie de la covid 19 a été accélérée par la mondialisation, c'est aussi la mondialisation qui, dans de nombreux aspects, permet de répondre relativement vite à la pandémie. Et, dans le cas précis, de produire des vaccins."  

Même si cette pandémie de la covid 19 a été accélérée par la mondialisation, c'est aussi la mondialisation qui, dans de nombreux aspects, permet de répondre relativement vite à la pandémie avec notamment la production de vaccins. Antoine Bondaz

Antoine Bondaz poursuit : "Il y a un partenariat qui existe pour que le vaccin Spoutnik V (le vaccin russe) soit également produit en Chine. La Chine - contrairement à la Russie, à l'Inde - a l'avantage de combiner les deux attributs que sont la conception extrêmement rapide du vaccin et la capacité industrielle de le produire. En Chine, les recherches sur le vaccin ont commencé dès la fin du mois de janvier (2020). Dès la fin du mois de février, le premier vaccin développé par l'Académie des sciences médicales militaire de Chine était en cours d'essais. Et on se rappelle notamment de ces images de la médecin militaire du général Chen Wei, qui se faisait inoculer le vaccin dès la fin du mois de février (2020)."

La Chine - contrairement à la Russie, à l'Inde - a l'avantage de combiner les deux attributs que sont la conception extrêmement rapide du vaccin et la capacité industrielle de le produire. Antoine Bondaz

La position de la Chine 

Antoine Bondaz : "C’est extrêmement important, surtout pour la Chine aujourd'hui, d'inverser entre guillemets l'image qu'elle a pu donner au début de cette pandémie et de passer du premier lieu du premier foyer épidémique à aujourd'hui, un pays qui est capable de produire en masse des vaccins. "

Antoine Bondaz : "La Chine joue extrêmement gros puisque son image au sein de la communauté internationale s'est considérablement dégradée depuis ce printemps, notamment dans les pays occidentaux. L’objectif de la Chine aujourd'hui, c'est de jouer sur deux tableaux : à la fois une approche bilatérale (c’est la multiplication de la signature d'accords pour faciliter l'obtention de vaccins à certains pays - on l'a vu en Asie du Sud-Est, on l'a vu au Maroc, on l'a même vu aux Emirats Arabes Unis, où le premier ministre des Emirats s'est déjà fait inoculer le vaccin) ; et puis une approche plus multilatérale, qui passe notamment par la nécessité et l'importance d'accorder aux pays en développement des doses de vaccins. Là-dessus, la Chine rejoint une initiative qui est portée par ce qu'on appelle le GAVI (une alliance public-privé créée il y a vingt ans désormais, qui vise à vacciner les pays en développement). Rejoindre cette alliance est extrêmement important, c'est d'ailleurs une priorité des Européens et les Européens se sont réjouis que la Chine rejoigne cette initiative."

La Chine joue extrêmement gros puisque son image au sein de la communauté internationale s'est considérablement dégradée depuis ce printemps, notamment dans les pays occidentaux. Antoine Bondaz

Emirats arabes unis, Brésil… quels retours à long terme attend la Chine ? 

Antoine Bondaz : "Evidemment, aucun pays ne conditionne officiellement l'accès aux vaccins produits sur son territoire à des concessions politiques. Mais on l'a vu par exemple en Asie du Sud-Est, où certaines communication du gouvernement chinois, par exemple avec la Malaisie, laissaient sous entendre que la Chine attendait des faveurs politiques en échange de l'accès aux vaccins. C'est donc pour cela qu'il est extrêmement important qu'il y ait des initiatives multilatérales au niveau des organisations internationales, que ce soit l'OMS, mais aussi en lien avec l'Unicef, par exemple pour l'achat et la distribution de ces vaccins auprès des populations à risque dans les différents pays en développement. C’est donc important qu'il y ait ces initiatives multilatérales qui ne conditionnent pas l'accès du vaccin à des choix politiques, mais bel et bien à des choix de santé publique. C'est-à-dire que les pays en développement, et notamment les populations fragiles, puissent avoir un accès aux vaccins. C’est une priorité, notamment poussé par l'Union européenne."

C’est important qu'il y ait ces initiatives multilatérales qui ne conditionnent pas l'accès du vaccin à des choix politiques, mais bel et bien à des choix de santé publique. Antoine Bondaz

Quels pays dominent le monde à ce stade en matière de recherche sur le vaccin ? 

Antoine Bondaz : "Comme dans de nombreux domaines, la pandémie de la covid 19 est avant tout un révélateur et un catalyseur de tendances qui préexistaient. On voit donc bien que les acteurs traditionnels sur le marché des vaccins, que ce soient les grands industriels américains ou européens, sont évidemment en pointe. Mais la nouveauté, c'est que la Chine est désormais un acteur devenu incontournable. Il y a trois vaccins chinois principaux qui sont déjà en cours d'homologation et dans ce cadre là, la Chine, comme les pays européens, a des partenariats avec de nombreux autres pays, que ce soit pour réaliser la phase 3 (c’est-à-dire la phase d'études cliniques sur les vaccins), c’est par exemple le cas avec le Brésil ou l'Indonésie, ou encore le Pakistan. C’est encore une fois un révélateur de la nécessité pour l'ensemble de ces pays d'avoir une approche coopérative avec d'autres pays pour mettre en œuvre le vaccin. Et puis, in fine, évidemment, pour vendre le vaccin et le distribuer."

Les acteurs traditionnels sur le marché des vaccins, que ce soient les grands industriels américains ou européens, sont évidemment en pointe. Antoine Bondaz

Le poids des Etats-Unis

Antoine Bondaz : "Le paradoxe, c'est que les Etats-Unis - qui sont même sous Trump, le premier donateur en termes de santé publique mondiale, que ce soit à travers, par exemple, les initiatives de lutte contre le VIH et autres - apparaissent aujourd'hui comme beaucoup plus en retrait, notamment, car l'administration Trump avait décidé de ne pas rejoindre l'initiative Covax. Ce qui est très clair, c'est que sous l'administration Biden, les Etats-Unis devraient revoir entre guillemets leur copie, rejoindre ces initiatives multilatérales et refaire des Etats-Unis, un des leaders en termes de santé publique mondiale et surtout de s'afficher en tant que tel."

Les Etats-Unis sont le premier donateur en termes de santé publique mondiale. Antoine Bondaz

Antoine Bondaz précise : "L'administration Trump avait choisi une stratégie claire qui était de prioriser avant tout et uniquement la population américaine. Une administration Biden saura - comme le font les Européens et d'autres grands pays, évidemment - protéger sa propre population, mais ne pas oublier que dans le reste du monde, de nombreuses populations vulnérables doivent aussi avoir un accès favorisé aux vaccins."

Et la France ?

Antoine Bondaz : "La France s'inscrit dans une logique extrêmement européenne. A partir du mois de juin (2020), une stratégie européenne pour le vaccin a été mise en œuvre. La France s'est aussi rapprochée de certains de ses partenaires : l'Allemagne, l'Italie, les Pays-Bas - pour créer une alliance pour le vaccin au niveau européen. L'objectif de l'Europe, il est extrêmement clair : c'est évidemment de s'assurer des centaines de millions de doses pour pouvoir vacciner la population vulnérable en Europe, mais aussi d'avoir une pensée extrêmement forte pour les pays en développement et notamment au sein du continent africain. C’est donc pour cela que les pays européens, depuis le mois de mars et le mois d'avril (2020), poussent pour que l'Europe soit à la pointe, que ce soit dans le financement d'initiatives multilatérales - on l'a vu par exemple avec une levée de fonds considérables dès le mois de mai 2020 - mais aussi aujourd'hui à travers cette fameuse administrative Covax, pour s'assurer que, notamment, les pays africains aient un accès dès l'année prochaine à des doses de vaccins."

L'Europe a une pensée extrêmement forte pour les pays en développement et notamment au sein du continent africain. Antoine Bondaz

Vous pouvez écouter l'interview en intégralité en cliquant sur le player en haut à gauche de cette page.

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