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Pancarte de manifestant dénonçant l’article 24 de la loi de Sécurité globale et revendiquant le droit de la liberté de la presse. Photo prise le 17 novembre 2020 lors d’une manifestation en Toulouse.

La liberté de la presse française est-elle menacée ?

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En France, depuis plusieurs semaines, le débat autour de la liberté de la presse s’est cristallisé autour de l'article 24 de la loi sur la sécurité globale. Des manifestants se mobilisent dénonçant notamment les atteintes à la liberté de la presse. Cette dernière est-elle menacée ?

Pancarte de manifestant dénonçant l’article 24 de la loi de Sécurité globale et revendiquant le droit de la liberté de la presse. Photo prise le 17 novembre 2020 lors d’une manifestation en Toulouse.
Pancarte de manifestant dénonçant l’article 24 de la loi de Sécurité globale et revendiquant le droit de la liberté de la presse. Photo prise le 17 novembre 2020 lors d’une manifestation en Toulouse. Crédits : LIONEL BONAVENTURE - AFP

Mardi 8 décembre 2020, à Taipei, à Taïwan, sera remis le prix RSF 2020 pour la liberté de la presse. Douze nominés en lice, issus de douze pays différents, chacun incarnant un idéal du journalisme, dans des contextes où le droit d’informer est parfois lourdement mis à mal. En France, ces dernières semaines, le débat autour de la liberté de la presse s’est cristallisé autour du fameux article 24 de la loi sur la sécurité globale. Depuis plusieurs week-ends, des milliers de manifestants se mobilisent à travers le pays, dénonçant notamment les atteintes à la liberté d’informer. La liberté de la presse en France est-elle menacée ? 

Guillaume Erner reçoit Christophe Deloire, secrétaire général de RSF, Reporters sans frontières.

Christophe Deloire : "La liberté de la presse en France n'est pas fameuse, si on regarde le classement mondial de la liberté de la presse que publie Reporters sans frontières, puisqu'elle est classée 34ème sur 180 pays. Ce n'est pas totalement nouveau, mais il y a des facteurs de fragilisation. La situation française est marquée - par rapport, y compris à des pays voisins - par des interférences capitalistiques assez fortes. Ce que l'on appelle des concentrations verticales : le fait que des médias appartiennent à des groupes qui ont d'autres intérêts et ça crée des conflits d'intérêts. Elle est liée à un climat politique : on le voit dans des meetings électoraux, dans les propos de responsables politiques parfois acrimonieux à l'encontre des journalistes. Elle est liée aux insuffisances du cadre légal en matière de protection des sources. Elle est liée à l'intolérance religieuse : n’oublions pas qu'une rédaction a été décimée et qu'elle l'a été du fait de l'intolérance religieuse. Je fais référence évidemment à Charlie Hebdo. Et enfin, de manière plus récente, avec des violences policières, des centaines de violences policières ou de violation de la liberté de la presse par la police à l'encontre des journalistes, avec des saisies de matériel, des gardes à vue et parfois des violences tout court, des journalistes molestés."

L’article 24 de la loi sur la sécurité globale

Des critiques ont récemment été formulées contre Reporters sans frontières, expliquant que l’organisation avait tardé à réagir et notamment sur cette fameuse loi de sécurité globale et son article 24. 

Christophe Deloire répond : "On a totalement fait le boulot, depuis le début, en disant les choses clairement. Mais dans un débat polarisé, la recherche de la mesure peut passer pour de la candeur. La recherche de l'efficacité peut passer parfois pour un manque d'indignation, à une ère où chacun croit que l'indignation seule suffit. Mais nous, partout dans le monde - vous parliez de cette cérémonie qu'on organise aujourd'hui à Taïpei, à Taïwan, et on travaille beaucoup en Asie comme sur tous les continents - on se rend compte que l'indignation seule ne suffit pas, qu'il faut établir des rapports de force par les médias, par la couverture des faits, par la dénonciation. Mais il faut aussi être dans une forme d'engagement direct avec les pouvoirs - ce qu'on appelle l'engagement direct, c’est le fait de discuter."

Dans un débat polarisé, la recherche de la mesure peut passer pour de la candeur. La recherche de l'efficacité peut passer parfois pour un manque d'indignation. Christophe Deloire

Christophe Deloire poursuit : "Le langage de l'efficacité, c'était de demander - je crois manifestement qu'on est en passe de l'obtenir - que cet article 24 soit retiré tel qu'il était rédigé. C’est un article extrêmement dangereux pour deux types de raisons : il était menaçant pour une raison de fond, parce que pour la première fois, un délit d'expression était fondé exclusivement sur une intention et pas sur un contenu lui-même. Et enfin, on observe que dans les manifestations, des policiers s'affranchissent des lois ou instrumentalisent les lois pour réduire le droit d'informer et donc il y avait un danger."

A propos des dangers de l'article 24 :

Un délit d'expression était fondé exclusivement sur une intention et pas sur un contenu... et aussi, parfois, des policiers s'affranchissent des lois ou instrumentalisent les lois pour réduire le droit d'informer. Christophe Deloire

Une vision du journalisme

Christophe Deloire : "On a été critiqué notamment de la part de personnes que nous ne défendons pas parce que de notre point de vue, nous avons des lignes rouges : nous ne faisons pas le tri entre les journalistes, mais nous avons une vision exigeante du journalisme et le journalisme est fondé sur les méthodes professionnelles et sur les règles éthiques."

A une période d'explosion de la communication où tout le monde a une caméra, peut enregistrer, peut diffuser des images extrêmement intéressantes, même d'utilité publique, on doit s'attacher à défendre une vision exigeante du journalisme. Christophe Deloire

Il précise : "Il y a beaucoup de nouveaux profils de journalistes et c'est heureux. Heureusement que le journalisme est en train d'évoluer. Mais on ne saurait accepter que des gens qui menacent, qui profèrent des diffamations, qui ne vérifient pas, qui insultent, soient considérés comme des journalistes. Et nous, nous considérons que la ligne rouge c'est cela. Dans les manifestations, il y a beaucoup de jeunes journalistes qui font leur travail, travaillent avec des règles d'honnêteté, ont des méthodes professionnelles, utilisent le contradictoire. Et puis, il y en a d'autres, dont l'activité a sans doute un rôle social, mais s'assimile plus à l'activisme. Notre choix, dans l'ensemble du monde, pas en France, absolument partout, c'est de porter une vision exigeante du journalisme en nous disant qu’à une période d'explosion de la communication où tout le monde a une caméra, peut enregistrer, peut diffuser d'ailleurs de temps à autres des images extrêmement intéressantes, même d'utilité publique, on doit s'attacher à défendre une vision exigeante du journalisme qui est fondée sur ce que je disais, des méthodes professionnelles et des règles éthiques." 

Le journalisme militant fait-il partie du journalisme ?

Christophe Deloire : "Il y a des lignes éditoriales différentes et dans l'ensemble du monde et en France, nous défendons des médias qui ont une ligne éditoriale, qui peuvent être très contradictoires. Mais à chaque fois, nous prêtons attention à ce que ceux que nous défendons ne travaillent pas pour un parti politique, pour une entreprise, pour un groupe religieux ou simplement ne colportent pas des rumeurs ou des insultes. C'est cela l'utilité sociale du journalisme. L'utilité sociale du journalisme, c'est d'être des tiers de confiance. Si il suffit d'avoir une caméra ou un micro ou un stylo pour être considéré comme un journaliste, ça veut dire qu'un propagandiste d'Etat est journaliste. Ça veut dire que le communicant d'une entreprise est journaliste. Ça veut dire que le militant d'un groupe religieux est journaliste."

L'utilité sociale du journalisme, c'est d'être des tiers de confiance. Christophe Deloire

"Le journalisme d'opinion fait partie du journalisme. Mais l'opinion doit être détachée du fait de rendre service. Elle ne doit pas être corrompue, ni par le fait d'être partisan, au sens d'avoir un attachement à un parti ou à des intérêts. Dans le débat public aujourd'hui, du fait de la digitalisation de l'espace, il y a un risque qu'on se retrouve tous confrontés, en tant que citoyens, à des propagandes diverses. Ici, la propagande d'un Etat, la propagande d'une entreprise, d'un groupe, d'une association… Les méthodes du journalisme ont été inventées à la fin du 19ème siècle, sa professionnalisation, ses règles d'éthiques servent à ça, c'est-à-dire à ce qu'on puisse déléguer finalement notre confiance."

L'opinion (du journaliste) doit être détachée du fait de rendre service. Elle ne doit pas être corrompue, ni par le fait d'être partisan, au sens d'avoir un attachement à un parti ou à des intérêts. Christophe Deloire

Le journalisme face à la crise du covid 

Pour la première fois dans l'histoire des démocraties, tous les contenus sont en concurrence directe. C'est un danger énorme. Christophe Deloire

Christophe Deloire : "On est dans un moment très clair - et la crise du covid l’aggravé - où il y a une multiplicité de crises qui affectent le journalisme : une crise géopolitique avec des régimes despotiques qui veulent instaurer leur ordre mondial des médias (la Chine) ; une crise démocratique avec une polarisation, une chute de la confiance ; une crise économique des médias qui est profonde et qui menace sa pérennité ; et une crise technologique qui fait qu'aujourd'hui, pour la première fois dans l'histoire des démocraties, tous les contenus sont en concurrence directe. C'est un danger énorme. Nous avons besoin de sécuriser cette fonction sociale et c'est pour ça que Reporters sans frontières a lancé des initiatives qui sont aussi structurelles, qu'on est parfois force de propositions. Et tout cela dans la plus grande indépendance."

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