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Photo prise le 20 avril 2020.

Le Sacré-Cœur inscrit aux monuments historiques : pourquoi si tard ?

9 min
À retrouver dans l'émission

Mardi 13 octobre 2020, la commission régionale du patrimoine et de l’architecture d’Île-de-France a voté l'inscription aux monuments historiques du Sacré-Coeur de Montmartre. Pourquoi avoir attendu 2020 ?

Photo prise le 20 avril 2020.
Photo prise le 20 avril 2020. Crédits : CHRISTOPHE ARCHAMBAULT - AFP

C’est l’un des symboles de Paris, juché en haut de la butte Montmartre : le Sacré-Cœur. La commission régionale du patrimoine et de l’architecture d’Île-de-France a voté mardi 13 octobre 2020 son inscription aux monuments historiques. Une reconnaissance pour un bâtiment de style romano-byzantin dont la première pierre fut posée en 1875 et la construction officiellement achevée en 1923. 

Guillaume Erner reçoit Alexandre Gady, professeur d’histoire de l’architecture à la Sorbonne, président d’honneur de l'Association Sites & Monuments, membre de la Commission régionale du patrimoine et de l’architecture d’Île-de-France :

Dans quel contexte le Sacré-Coeur a-t-il été construit ?

Alexandre Gady : "C'est un contexte particulier qui donne aujourd'hui lieu à des confusions."

Beaucoup de gens pensent que le Sacré-Coeur est lié à la Commune de 1871 et aux catastrophes de la guerre civile. En réalité, pas du tout. Alexandre Gady

Alexandre Gadypoursuit : "C'est un monument qui a été décidé à la fin de l'année 1870, quand le pays s'est effondré dans le cadre de la guerre avec la Prusse. Et surtout, pour les catholiques, c'était au moment où la France a laissé tomber le pape à Rome (qui, pendant que les troupes françaises étaient défaites dans le combat avec les Prussiens, est tombé aux mains de Victor-Emmanuel II et de Garibaldi - le pape s'est enfermé à ce moment là dans le Vatican) - ça a été la fin des États pontificaux et Rome est devenue la capitale du jeune royaume d'Italie." 

"Pour les catholiques, c'était vraiment un désastre de voir le pape ainsi traité et surtout leur propre pays battu à la suite d'un régime qui avait beaucoup favorisé l'Église catholique, le Second Empire, mais qui avait aussi (pour des catholiques qui voyaient les choses un peu de manière traditionnelle) un caractère très matérialiste, très jouissif. Un État qui avait peut-être pour eux précipité la France dans cette défaite absurde de 1870."

Qu’y avait-il avant le Sacré-Coeur, en haut de la butte Montmartre ?

Alexandre Gady : "Il n’y avait rien. C’est un lieu très important aussi pour l'histoire chrétienne de Paris, puisque c'est le lieu du martyre de Saint-Denis, le mont des Martyrs. Il y avait une abbaye royale qui avait été fondée à partir du 12e siècle et dont il nous reste la merveilleuse petite église Saint-Pierre de Montmartre - qui est devenue une église paroissiale aujourd'hui - mais qui était une église abbatiale à la tête d'un ensemble très important qui a complètement disparu - on n'en sait d'ailleurs pas grand chose, il y a peu de représentations."

Il y avait un caractère extraordinairement fort pour les catholiques de mettre une nouvelle église à cet endroit-là. Alexandre Gady

"C’était un terrain - qu'on voit d'ailleurs sur les photographies, au moment justement de la guerre et de la Commune - un terrain vide qui dominait Paris. Le cardinal Monseigneur Guibert (qui est le père du projet et qui était un homme extrêmement intelligent et très malin) a (comme on l'a fait à Lyon pour Fourvière ou à Marseille pour Notre-Dame de la Garde) considéré l'importance de mettre un monument qui vienne couronner Paris. Comme l'église de Soufflot, notre Panthéon aujourd'hui, était venu couronner le Paris de Louis XV au sommet de la montagne Sainte-Geneviève. 

Le Sacré-Coeur face aux réticences 

L’ancien grand maître du Grand Orient de France s’est exprimé dans un tweet (le 14 octobre 2020) sur ce monument, qu’il considère comme « une insulte à la mémoire des 30 000 morts de la Commune… érigé pour faire payer aux Parisiens leur résistance aux Prussiens, puis aux Versaillais. Il faudrait déboulonner le Sacré-Coeur. » Une réflexion qui résume les différentes oppositions historiques au Sacré-Cœur.

Alexandre Gady réagit à cette déclaration : « C’est faux historiquement… Ça n’a rien à voir avec cette histoire de la Commune. Ce n'était pas Madame Soleil (ceux qui ont décidé de construire le Sacré-Coeur) : ils ont décidé cela 6 mois avant la Commune. Il faut arrêter… Cette Commission a voté avec enthousiasme cette protection (l'inscription aux monuments historiques) - parce qu'il serait difficile quand même de faire croire que le Sacré-Coeur ne soit pas un monument historique dans l'histoire de Paris. Dans cette commission, on a bien pensé que ça allait soulever sans doute quelques critiques, mais c'est un projet qui a été porté par le ministère de la Culture, par la mairie de Paris, propriétaire de l'église. On n'est plus en 1905. Il faut quand même que les gens grandissent. "

L’esthétique du bâtiment : le romano-byzantin

Alexandre Gady : "C’est un style mal-aimé parce que c'est un peu difficile de le comprendre. Ça fait écho, bien sûr à l'héritage roman, notamment d'une grande partie de l'ouest de la France, sur laquelle avait beaucoup travaillé Abadie, l’architecte Paul Abadie, qui a donc remporté le concours du Sacré-Cœur. Ça fait aussi écho à l'Orient. C'est l'époque de la Troisième République, avec l'expansion coloniale française. Ça joue un rôle aussi dans la formation des architectes Beaux-Arts, qui regardent beaucoup ce qui se passe autour de la Méditerranée. Il ne faut pas l'oublier."

Sur l’histoire du goût, l'histoire de la réception, il faut aussi qu'on grandisse un peu. Le Sacré-Coeur est un monument majeur de l'histoire de Paris. On aime, on n'aime pas, on est catholique, on n’est pas catholique, on trouve que le gothique, c'est mieux que le romano byzantin. And so what ? La tour Eiffel, c'est pas très beau, « le tas de ferrailles boulonnées », disait les plus grands poètes de l'époque. Alexandre Gady

Alexandre Gady : "On ne va pas s'empêcher de penser que la Tour Eiffel est un monument historique. Le Sacré-Coeur, c'est l'histoire d'une branche de l'architecture du 19ème qui se détache du gothique qu’avait idolâtré la génération de Viollet-le-Duc et de ses élèves - et qui va chercher des solutions vers un autre style, qui fait écho à l'Orient : le romano byzantin."

"C’est aussi un monument - et ça, c'est moins connu et peut-être plus intéressant que les délires sur la Commune - qui renvoie à Saint-Pierre de Rome. Quand vous êtes dans la crypte du Sacré-Coeur, il y a une chapelle très importante dédiée à Saint-Pierre, qui est un peu centrale dans la disposition des lieux. Et ce dôme, même s'il n'a rien à voir stylistiquement, c'était aussi pour le cardinal Guibert une façon de rendre hommage au pape prisonnier dans Saint-Pierre. Il y a ce lien, l'Église rappelle cela et ce fondement a motivé la construction du Sacré-Coeur. "

Que va changer l’inscription aux monuments historiques ?

Alexandre Gady : "Le Sacré-Coeur arrive aujourd'hui en 2020, après huit années de travail du service des monuments historiques pour ce qu'on appelle une remise à niveau des protections des églises de Paris. Ça peut paraître un peu étonnant - tout le monde croyait que le Sacré-Coeur était déjà monument historique depuis longtemps - mais des grandes églises parisiennes, dont on est familier, qui ne risquent rien en elles-mêmes (en termes de destruction) n'étaient pas protégées. L'Etat fait un gros travail. Il y a 18 églises qui ont été protégées et le Sacré-Coeur arrive pour couronner ce mouvement. Ça ne change rien à l'extérieur puisque le monument était déjà sous la garde à cause des abords d'autres édifices des monuments historiques ; ça change un peu plus pour l'intérieur parce que l'intérieur n'était pas du tout protégé et il était possible de faire des modifications, des améliorations ou ce que peut être certains craignent, des enlaidissements. Et donc, voilà, le monument est beaucoup plus surveillé aujourd'hui par l'État."

Mais c'est aussi une reconnaissance de son statut. Alexandre Gady

Vous pouvez écouter l'interview en intégralité en cliquant sur le player en haut à gauche de cette page.

Intervenants
  • historien de l'architecture française, spécialiste de l'architecture de l'époque moderne, membre du Centre André-Chastel 1, professeur à l'Université Paris-Sorbonne.
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