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Les Films du Bilboquet / HKE Production / Sonntag Pictures

Les camps d’Algérie, une histoire oubliée ?

8 min
À retrouver dans l'émission

Que faire quand on grandit avec un père silencieux qui ne peut pas parler de son expérience de la colonisation française en Algérie ? Dorothée Myriam Kellou a décidé d'interroger la mémoire de son père, réalisateur exilé en France, pour documenter l'histoire des camps de regroupements d'Algérie.

Les Films du Bilboquet / HKE Production / Sonntag Pictures
Les Films du Bilboquet / HKE Production / Sonntag Pictures

Quand l’histoire personnelle rencontre l’Histoire avec un grand H. S’intéresser à son histoire familiale, la découvrir, l’explorer, c’est parfois ouvrir la porte à des pans de l’Histoire méconnus. Tel a été le chemin parcouru par Dorothée Myriam Kellou qui, à travers son père, a raconté une partie de l’histoire oubliée de la guerre d’Algérie, celle des camps de regroupements.

Que faire quand on grandit avec un père silencieux qui ne peut pas parler de son expérience de la colonisation française en Algérie ? En interrogeant la mémoire de son père,  elle a pu documenter une partie de l'histoire des camps de regroupement des Algériens organisés  par l’armée française et qui ont rassemblé plus de deux millions de personnes à partir de 1955.

Guillaume Erner reçoit Dorothée Myriam Kellou, journaliste, réalisatrice de films documentaires, finaliste du Prix Albert Londres en 2017 et réalisatrice de la série de podcasts intitulée « L’Algérie des camps » dans la collection de podcasts « Enquête à la première personne » lancée par France Culture en soutien avec le Prix Albert Londres. 

« L’Algérie des camps », une série en 8 épisodes, disponible en podcast et sur franceculture.fr / Réalisée par Thomas Dutter.

Que sont les camps de regroupement de la guerre d'Algérie ?

Dorothée Myriam Kellou : "J'ai mis du temps à comprendre de quoi il s'agissait puisque quand mon père m'a donné ce scénario de film (évoqué dans le premier épisode du podcast "L'Algérie des camps" et diffusé au cours de cet interview), j'étais encore étudiante en histoire aux Etats-Unis. Cette description d’ un terrain vague, entouré de fils barbelés où était regroupée la population civile, coupée de ses terres, pour moi, c'était difficile de me représenter de quoi il s'agissait. J’ai demandé à mon père « C'est quoi les regroupements » ? Il m'a dit « C'est le point d'attaque d'une vie brisée par la guerre qui nous a donné droit à l’errance et l’immigration ». A ce moment-là, j'ai commencé à lire les premiers livres publiés sur le sujet « Le déracinement » de Pierre Bourdieu et d'Abdelmalek Sayad, « Les camps de la colonisation » de Michel Cornaton. Et j'ai découvert l'ampleur de cette pratique mise en place au début de la guerre par des officiers de l'armée française qui, dans sa lutte contre le Front de Libération Nationale, vidait des zones entières qui étaient difficiles d'accès, difficiles à contrôler et regroupait la population dans des zones où il y avait des postes de l'armée française. J'ai pu poursuivre cette recherche en allant à Mansourah, en amenant mon père pour recueillir la mémoire de mon père, des habitants de ce village de Mansourah et faire un film avec mon père, qui est lui-même réalisateur de métier."

Ces camps ont été révélés à l'opinion publique par un rapport très ancien que l'on doit à Michel Rocard en 1959.

Dorothée Myriam Kellou : "Il y a eu un scandale dans la presse en 1959, une révélation fracassante dans le journal « Le Monde », où on décrivait ces camps, les maladies et les morts nombreuses qui survenaient parce que les populations étaient démunies, coupées de leurs ressources et dépendaient entièrement de l'armée française pour survivre. Et donc, à ce moment-là, en France, dans l'opinion publique, cela a été un choc. Le parallèle a été fait avec les camps de concentration. Donc très vite, les autorités françaises ont mis en place aussi une forme de communication pour répondre à ces craintes en disant que finalement, ces camps n'étaient pas des camps de concentration, mais des villages de regroupement où la population aurait bientôt l'eau, l'électricité, les médecins et les instituteurs et que ça deviendrait un outil de modernisation sociale. Bien sûr, ce discours a contribué aussi à effacer une mémoire beaucoup plus violente qui est la mémoire du déracinement et qui finalement, du coup, en France, ces dernières années, a pu resurgir."

La mémoire de ces camps

Dorothée Myriam Kellou : "Il y a un travail de mémoire qui est fait notamment par un journaliste et écrivain qui s'appelle Slimane Zeghidou, qui a écrit les premiers mémoires d'un enfant regroupé dans un camp. Il y a eu aussi des thèses dernièrement, mais c'est vraiment la dernière vague de recherches importantes sur la guerre d'Algérie et les regroupements de populations."

Que reste-t-il aujourd'hui de ces camps de regroupement ? 

Dorothée Myriam Kellou : "Il reste la mémoire, la mémoire intime que je suis allée chercher en Algérie en interrogeant aussi mon père, ses proches et puis aussi en dépassant le cadre du village familial et en allant, par exemple, à Melbou dans un camp près de Béjaïa  où, en fait, il y a encore des maisons construites avec des financements de l'État français, des petites maisons qui, pour moi, ressemblent plus à des cellules. Elles étaient très étroites. Ces maisons continuent d'exister. Elles sont en partie détruites. Il y a des immeubles à la place qui sont construits, mais vraiment, c'est cette impression effectivement de traces qui disparaissent. D'où l'urgence aussi à aller chercher une mémoire chez ces populations regroupées qui n'ont pas pris la parole, qui, je l'ai compris, ont eu honte de ce déplacement forcé, qui ont honte de cet enfermement dans les camps et qui, une fois ayant quitté ces camps, pour la plupart, n'ont pas eu l'envie ou la possibilité de revenir sur cette histoire."

Dorothée Myriam Kellou : "Pour mon père, il y a une libération de la parole et la libération d'un poids (qui a pu se faire). C'est aussi le cas pour ma génération, c'est-à-dire qu'on grandit avec le silence, avec le trauma de cette guerre de la colonisation. Je pense que c'est salvateur aussi pour nous qui avons besoin de connaître cette mémoire, qui avons besoin de la comprendre parce qu'elle a un impact jusqu'à aujourd'hui dans notre présent. Et véritablement, je pense que ce travail de films et de documentaires sonores que j'ai pu faire grâce à France-Culture, c'est pour moi un moyen de partager et d'offrir à d'autres la possibilité de s'exprimer. C'est un très, très long parcours d'aller chercher une mémoire qui est bloquée, qui est silencieuse, qui est douloureuse. Et j'ai eu la chance d'avoir un parcours entre la Palestine, l'Égypte, les États-Unis, où j'ai été très soutenue pendant mes études d'histoire aux Etats-Unis pour aller chercher cette mémoire à la fois intellectuellement, financièrement, psychologiquement - parce que c'est un processus très fragilisant psychologiquement. On a besoin réellement de ces soutiens, de ces histoires pour aller chercher davantage ces mémoires et être plus apaisé au présent."

Vous pouvez écouter l'interview en intégralité en cliquant sur le player en haut à gauche de cette page.

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