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Salle de cinéma. Collection : Gamma-Rapho

Les sorties de films sur plateformes préfigurent-elles la fin du cinéma en salles ?

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Warner, l’un des géants américains des studios de production, a annoncé qu’en 2021, tous ses films sortiraient simultanément en salle et sur sa plateforme de diffusion HBO Max. Quel impact cette décision peut-elle avoir sur les salles de cinéma et leur avenir ?

Salle de cinéma. Collection : Gamma-Rapho
Salle de cinéma. Collection : Gamma-Rapho Crédits : Alain BENAINOUS - Getty

Le film "Mulan", remake du dessin animé éponyme sorti en 1998 qui a marqué toute une génération, est sorti en France vendredi (4 décembre 2020). Mais faute de salles obscures ouvertes en raison de la pandémie, il est sorti en streaming, pour les abonnés de la plate-forme Disney. La veille (jeudi 3 décembre 2020), Warner Bros, l’un des géants américains des studios de production, avait annoncé qu’en 2021, tous ses films sortiraient simultanément en salle et sur sa plateforme de diffusion HBO Max. Un bouleversement dans le monde du cinéma. L’avenir des salles obscures est en jeu.

Guillaume Erner reçoit Serge Toubiana, président d’UniFrance, organisme chargé de la promotion du cinéma français à l’étranger.

Comment expliquer cette décision de Warner ? 

Warner Bros veut doper, booster, sa propre plateforme HBO Max. Serge Toubiana.

Serge Toubiana : "Les salles américaines sont fermées et vraisemblablement, elles vont être fermées encore durant une bonne partie de l'année 2021. Donc, les studios américains Warner Bros - l'un des fleurons - ont 17 films prêts pour l'année 2021. Ils ont décidé de sortir ces films sur leur plateforme. C'est important de dire que les studios ont leur propre plateforme. Il y a Disney, bien sûr, mais Warner a sa plateforme HBO Max, qui compte 33 millions d'abonnés aux Etats-Unis (c’est beaucoup moins que Netflix, qui en compte 73 millions). Donc, une des raisons qui explique cet accord passé en fin de semaine dernière, c'est (pour Warner Bros) de doper, booster, sa propre plateforme."

C'est un modèle qui s'impose aux Etats-Unis. Serge Toubiana.

Serge Toubiana explique que cette décision est aussi due à la volonté de : "pallier à la déficience des salles américaines. Evidemment, ceux qui ont réagi en premier, ce sont les circuits de salles américaines, parce que pour elles, c'est une perte sensible, non seulement en termes financiers (des spectateurs en moins, des recettes en moins) mais surtout en termes de crédibilité : aujourd'hui, aux Etats-Unis, les films sortent simultanément sur des plateformes et dans les salles de cinéma. Donc, c'est un modèle économique. Et ce modèle économique, les studios ont intérêt à le renforcer, y compris contre la puissance des salles qui aujourd'hui sont toutes affaiblies, endettées financièrement, etc. Donc, c'est un modèle qui s'impose aux Etats-Unis."

Quelles répercussions en France  ? 

Serge Toubiana : "Notre modèle est différent. Les salles vont rouvrir le 15 décembre prochain (2020). Je pense qu'il y aura beaucoup de monde dans les salles, dès le 15 décembre, pour voir des films qui sont sortis juste avant le deuxième confinement : « ADN », « Garçon chiffon », le film de Dupontel et y compris un film Warner, « Wonder Woman », qui sort une semaine en France avant les Etats-Unis, le 16 décembre (2020). Un film Warner qui sort dans les salles en France. Notre modèle continue d'exister. Il est protégé. Il est, je dirais, l'apanage, le fleuron du modèle économique français : la salle d'abord, les télévisions ensuite, puis après les salles, les plateformes qui, évidemment, commencent à avoir une importance significative en France."

Notre modèle continue d'exister, il est protégé, il est le fleuron du modèle économique français. Serge Toubiana.

Serge Toubiana : "Netflix aurait, paraît-il, 6 millions d'abonnés. Donc, on est aussi simultanément en pleine négociation en France avec Netflix pour trouver un accord. Concernantla directive SMA, très importante directive européenne, Services Médias Audiovisuels, le gouvernement français veut l'appliquer avant l'Allemagne, l'Italie et l'Espagne pour imposer aux plateformes américaines un accord pour les contraindre à financer la création en France audiovisuel et cinéma. On n'est pas loin de trouver un accord, ce qui fait que Netflix sera prochainement, un intervenant important dans la production audiovisuelle et cinématographique française, au même titre que Canal , France Télévisions, TF1, Arte et d'autres. 

Netflix sera prochainement un intervenant important dans la production audiovisuelle et cinématographique française. Serge Toubiana.

L’écosystème du cinéma face à Netflix 

L’écosystème du cinéma pourra-t-il faire pression sur Netflix ?

Serge Toubiana : "Oui, je pense. La négociation est en cours. Mais Netflix a envie, semble-t-il, d'être un des acteurs de la production en Europe et en France particulièrement."

Pourquoi en France particulièrement ? 

Comme l'explique Serge Toubiana : "Parce qu'il y a un gisement d'abonnés très important. Parce que le cinéma français jouit d'une très bonne réputation internationale, y compris aux Etats-Unis - de façon très marginale, certes - mais il y a une réputation. Il y a des auteurs. Il y a un système. Il y a des spectateurs. Donc, si vous voulez, le problème pour nous, c'est de concilier la première fenêtre d'un film (la salle de cinéma, c’est notre modèle, notre cinéphilie - et ce modèle est très, très apprécié en France) ; et puis de permettre à Netflix de diffuser les films qu'il coproduira avec des producteurs français sur sa plateforme dans des délais qui sont à déterminer."

La croissance des plateformes de streaming peut-elle conduire le public français à déserter les salles ? 

Serge Toubiana : "Non, je ne pense pas. Mais il y a quand même un problème. D’abord, heureusement, par chance, la plateforme en question (de Warner, HBO Max), on ne peut pas s'y abonner en France. Donc, cela (cette décisions annoncée de la Warner) ne nous concerne pas, mais, ça peut nous concerner à terme (ça nous concerne déjà pour Disney)."

La vraie inquiétude, c'est que la part des jeunes de moins de 25 ans qui vont au cinéma, depuis dix ans, a diminué assez sensiblement. Serge Toubiana.

Serge Toubiana poursuit : "Je pense qu'il y a des études au CNC (Centre National du Cinéma) très précises sur l'évolution du public qui va dans les salles. La vraie inquiétude, c'est que la part des jeunes de moins de 25 ans qui vont au cinéma, depuis dix ans, a diminué assez sensiblement. C'est un vrai point d'inquiétude. Ils se sont réfugiés ailleurs. Ils vont voir des films ailleurs ou ils vont voir autre chose. C'est une vraie inquiétude. Donc il y a un vrai problème pour les professionnels du cinéma en France de remobiliser la jeunesse pour qu'elle aille voir les films dans les salles. Evidemment, quand ils vont voir des films dans les salles, c'est majoritairement des films américains. Majoritairement des films américains qui sont en général des films de type « Matrix 4 », qui fait partie des 17 films Warner annoncés pour 2021, c'est-à-dire des films déjà identifiés, dont on a déjà le modèle esthétique et spectaculaire. Donc là, il y a un vrai problème. C'est un problème qu'on a dans la culture en France : le vieillissement du public."

Grands complexes de cinéma et salles d'art et d'essai 

Il y a un effet quasi militant pour se dire on va retourner au cinéma. Serge Toubiana

Grands complexes et cinéma d'art et essai : Ont-ils les mêmes difficultés ? Comme l'explique Serge Toubiana : "Après le premier confinement, on a réouvert les salles, sans film américain. La fréquentation était moindre, évidemment, que si les films américains étaient sortis, mais on a vu quand même des succès de films français sensibles. Le public était un peu comme le public qui s'est rué dans les librairies pour défendre le modèle de la librairie indépendante de quartier. Il y a un effet quasi militant pour se dire on va retourner au cinéma, d’abord, parce qu'on a envie d'être ensemble devant un écran (et ça va se passer de la même manière à partir du 15 décembre), voir des films et voir en fonction de l'offre. Moi, je crois que c'est l'offre qui fait le public. J'ai toujours pensé que c'était le film qui fait son spectateur. Donc, on va avoir le 15 décembre une preuve que en France, quelque chose est vivant, vital. Il y a un appétit pour aller voir des films dans les salles. C'est la seule bonne nouvelle de la période aussi sinistre que nous traversons."

En France, il y a un appétit pour aller voir des films dans les salles. C'est la seule bonne nouvelle de la période aussi sinistre que nous traversons. Serge Toubiana

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