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Photo d'un isoloir prise le 6 décembre 2015

Que pourrait changer le droit de vote à 16 ans ?

8 min
À retrouver dans l'émission

Et si les adolescents pouvaient voter ? Régulièrement, la question de l'abaissement de la majorité électorale de 18 à 16 ans revient dans le débat. Que changerait le droit de vote à 16 ans ?

Photo d'un isoloir prise le 6 décembre 2015
Photo d'un isoloir prise le 6 décembre 2015 Crédits : Sylvain Lefevre - Getty

Et si les adolescents pouvaient voter ? Avant de finalement y renoncer, le groupe « Ecologie Démocratie Solidarité », composé majoritairement d'anciens macronistes, devait porter jeudi 8 octobre 2020, à l’Assemblée, une proposition de loi pour le droit de vote à 16 ans. Mardi 6 octobre 2020, lors de questions au gouvernement, le premier ministre avait écarté la possibilité d’un abaissement de la majorité électorale. Pourtant, la question du droit de vote à 16 ans revient régulièrement dans le débat. Au fond, qu’est-ce que cela changerait ?

Guillaume Erner reçoit Céline Braconnier, professeure de science politique, directrice de Sciences Po Saint-Germain-en-Laye, spécialiste de l’abstention.

Céline Braconnier a co-dirigé avec Nonna Mayer « Les inaudibles : sociologie politique des précaires », ed. Presses de Sciences Po et co-écrit avec Jean-Yves Dormagen « La démocratie de l'abstention », ed. Gallimard / réédition poche. 

Le niveau de participation des électeurs de 18 ans

Comme l’explique Céline Braconnier, aux élections en général "le niveau de participation des électeurs de 18 ans est très bas et donc très préoccupant. Il est (d’ailleurs) de plus en plus bas. Traditionnellement, quand on est jeune, on vote moins que lorsqu'on a un travail ou que l’on a fondé une famille. C’est normal, la participation électorale prolonge l'intégration sociale. Depuis une quinzaine d'années en France, on enregistre des taux de participation qui sont particulièrement bas et qui le sont de plus en plus. La seule élection à laquelle participent massivement les jeunes encore aujourd'hui est l'élection présidentielle, au cours de laquelle on enregistre quand même un écart très fort entre le vote des jeunes et celui des séniors. Cet écart est de l'ordre d'une vingtaine de points ; alors qu'il est de l'ordre de 35 points pour les autres élections. Pour les dernières municipales (par exemple), les jeunes se sont abstenus à 70 % environ et c'est le cas pour les européennes, pour les législatives désormais également. On a une participation très très basse et de plus en plus basse, qui interroge notre démocratie, bien évidemment."

Nous sommes dans un suffrage universel des plus âgés. Pour Céline Braconnier, l’âge, "c’est le facteur socio démographique le plus fort qui joue sur la participation, plus encore que les déterminants sociaux. Les jeunes sont sous représentés dans les urnes."

Pourquoi les « jeunes » s’abstiennent ? 

Céline Braconnier : "Quand on est jeune, on vote moins parce qu'on est moins intégré, on est aussi plus mobile géographiquement, on est moins stable et ça gêne la participation. Il y a un vrai problème d'inscription (sur les listes électorales) des jeunes qui ont du mal à voter parce qu'ils ne sont pas inscrits au bon endroit. Et puis, il y a un désenchantement qui affecte notre démocratie et qui atteint aussi particulièrement les jeunes. Il y a un phénomène générationnel qui a été mis en évidence dernièrement."

Les jeunes culpabilisent beaucoup moins de s'abstenir que les générations plus anciennes et c'est lié en partie au fait qu'ils vont plus longtemps à l'école et qu’ils sont plus exigeants à l'égard de leurs représentants. Céline Braconnier.

"Il y a une forme d'attente. Les jeunes aujourd'hui ne vont pas voter s'ils ne comprennent pas les enjeux, s’ils ne sont pas d'accord avec l'offre électorale. Donc voilà, ils sont plus exigeants à l'égard de leurs représentants."

Pourquoi abaisser la majorité électorale ? 

Comme l'explique Céline Braconnier, "Ça a l’air d’une proposition paradoxale. Et pourtant, ça ne l’est sans doute pas, puisqu'un certain nombre d'études ont montré - notamment aux Etats-Unis - que l'abaissement de l'âge électoral rendrait possible un accompagnement des premières expériences électorales : accompagnement par les familles et surtout par les établissements scolaires." 

Contrairement à l'image que l’on peut en avoir, le vote n'est pas du tout une pratique solitaire. C'est une pratique collective. Céline Braconnier

"On vote parce que souvent, on est entraîné au vote et ce d'autant plus qu'on est loin des institutions et loin de la vie politique. On ne va pas voter comme ça du jour au lendemain sans être entraîné par ses parents, par une discussion avec des amis. On vote en groupe et l'élection présidentielle, où la participation est massive en France, c'est une élection qui se joue dans les familles et dans les groupes."

Abaisser l'âge du vote, c'est rendre possible l'accompagnement des premières expériences électorales. Céline Braconnier

"On sait aussi qu'on vote par habitude. Des expériences ont montré que si on parvenait à faire voter les jeunes trois fois d'affilée, ils avaient plus de chances de devenir des votants plus constants pour le reste de leur parcours civique. Les accompagner au début, c'est plus facile à 16 ans qu'à 18 ans, tout simplement parce qu’en France, l'école est obligatoire jusqu'à 16 ans et que de 16 à 18 ans, on est moins mobile. En général, on réside encore chez ses parents. Donc, il y a un accompagnement possible. Evidemment, il ne suffit pas de décréter l'abaissement de l'âge électoral. Il faut accompagner et mettre en place des dispositifs d'accompagnement."

Qu’en pensent les premiers concernés ?

"Ce n’est pas une question qui se pose pour eux. Ils ne vont pas spontanément dans la rue pour demander l'abaissement de l'âge électoral - tout simplement parce qu'ils sont loin des urnes. C'est une génération qui a pris ses distances avec le vote. Ce qu'ils nous disent dans certaines enquêtes c’est : « on a besoin de décrypter mieux les enjeux politiques, si on veut que l’on vote davantage ». Ils sont très en demande d'accompagnement par l'école de la compréhension de la vie politique. Mais ils ne vont pas spontanément demander l'abaissement du droit de vote."

Idem concernant leur implication dans les partis, Céline Braconnier précisant que pour les jeunes : "la défiance s'énonce à l'égard des partis politiques, des organisations politiques et des professionnels de la politique."

La participation au vote des jeunes dans l’histoire

Si on pense aux grandes manifestations de 68, par exemple, durant lesquelles les jeunes se sont massivement engagés, quelle influence cet engagement a-t-il eu sur leur participation au vote ? Pour Céline Braconnier, "de grands évènements peuvent marquer un engagement d'une génération, produisent aussi de la participation et de la participation électorale. Il faut savoir que les formes d'expression politique sont toutes articulées et sont cumulatives. En général, quand on descend dans la rue, quand on participe à des réunions, quand on va à la mairie pour se faire entendre, quel que soit son âge, on vote également. Donc, évidemment que l'expérience acquise dans d'autres répertoires d'actions se traduit par une participation électorale plus poussée. Mais l'inverse n'est pas vrai. 

On ne résoudra jamais le problème de la participation politique des jeunes sans interroger leur participation électorale, parce que c'est beaucoup moins coûteux de voter que de prendre la parole dans une réunion devant des adultes dans une mairie ou même de descendre dans la rue. Céline Braconnier

"La question du vote des jeunes est absolument centrale quand on pose la question du fonctionnement de notre démocratie."

La mobilisation de la jeunesse contemporaine dans la cause écologique peut-elle encourager la participation électorale ? A cette question, Céline Braconnier répond "qu’il le faudrait parce qu'il ne suffit pas de descendre dans la rue. D'abord, cette mobilisation pour la cause écologique touche une fraction très minoritaire de la jeunesse. Donc, il faudrait que cette mobilisation dans la rue ait des prolongements et se traduise par l'entraînement d'une partie plus importante de la jeunesse - qui  passera forcément par le vote."

Les exemples étrangers

Céline Braconnier prend l'exemple de l'Autriche : "L’Autriche a mis en place le vote à 16 ans depuis une dizaine d’années. Le choix se porte généralement sur 16 ans car c'est aussi l'âge en général de la fin de l'obligation scolaire, de la formation professionnelle (on peut travailler à 16 ans), on a aussi la majorité sexuelle, etc. Donc dans différents pays, l’État du droit rendait logique cette majorité électorale à 16 ans. Ce qu'on voit, par exemple, de l'effet de ces mesures là en Autriche, c'est d'abord une première fois (un premier vote) qui est tout à fait conséquente, concluante. Les jeunes ont beaucoup voté après la mise en place de cet abaissement de l'âge électoral. Ce que l'on remarque aussi, c'est que ça ne tient pas, pour l'instant, sur la durée. Il y a une chute de leur participation (après, sur les votes suivants), tout simplement parce qu'il n'y a pas d'accompagnement à l'abaissement légal par des dispositifs d'éducation et d'entraînement au vote." 

Vous pouvez écouter l'interview en intégralité en cliquant sur le player en haut à gauche de cette page.

Intervenants
  • Directrice de SciencesPo Saint-Germain-en-Laye, professeure de Sciences Politiques, agrégée d'histoire, spécialiste de la participation électorale.
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