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Le mot attentat avait au départ un sens très général, pour désigner crime raté. À la Restauration, cela va désigner une attaque contre le pouvoir exécutif.

Qu'est-ce qui définit un attentat ?

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Lundi après-midi à Bayonne, un ex-candidat du FN, connu pour ses positions xénophobes, tentait de brûler la porte d’une mosquée avant de tirer sur deux personnes. Le maire de la ville n’a pas hésité à qualifier cet événement d’attentat, tandis qu’Emmanuel Macron choisissait le terme d’attaque.

Le mot attentat avait au départ un sens très général, pour désigner crime raté. À la Restauration, cela va désigner une attaque contre le pouvoir exécutif.
Le mot attentat avait au départ un sens très général, pour désigner crime raté. À la Restauration, cela va désigner une attaque contre le pouvoir exécutif. Crédits : Iroz Gaizka / AFP - AFP

Pour l’instant l’assaillant est en garde à vue pour tentative d’assassinat. D’aucuns réclament que les faits soient qualifiés d’attentat pour éviter toute ambiguïté. Mais dans le fond, qu’est-ce qui définit un attentat ?

Avec Jenny Raflik, historienne, professeure d'histoire contemporaine à l'Université de Nantes. Elle est l'auteure de "Terrorisme et mondialisation" (Gallimard, 2016)

L'origine du mot "attentat" et ses évolutions

"Le mot existe depuis bien longtemps, bien avant le terrorisme, puisque la première utilisation du terme remonte au 14ème siècle. Cela désigne une tentative criminelle ou une action qui porte préjudice à quelqu'un." Jenny Raflik

"Le sens du mot a évolué, il a toujours été polysémique.  Aux 18ème-19ème siècles, le mot va surtout désigner une attaque contre le pouvoir exécutif : le crime de lèse-majesté, l'attaque contre le souverain. On en trouve une réminiscence dans le code pénal actuel, puisque la seule mention de l'attentat aujourd'hui dans le code pénal est le fait que constitue un attentat le fait de commettre un ou plusieurs actes de violence de nature à mettre en péril les institutions de la République. Parallèlement, dès la fin du 19ème cela désigne un mode opératoire. L'attentat c'est la bombe, à partir des anarchistes." Jenny Raflik

"Attentat" et "terrorisme" : deux termes à ne pas confondre

Les deux mots, "attentat" et "terroriste", renvoient à deux registres différents. L'attentat relève du discours narratif, du commentaire politique et médiatique. Jenny Raflik

"Utiliser ce terme, c'est donner un sens collectif, national, à l'événement. Le problème c'est que ça n'a rien de juridique. Pour la qualification juridique, c'est le mot "terroriste" qui est utilisé. Là les critères sont différents, d'où ce sentiment de frustration : un événement que la société perçoit comme un attentat terroriste, la justice va peut-être mettre du temps avant de le qualifier." Jenny Raflik

Quand apparaît le terme d'attentat ?

Le mot existe depuis bien longtemps, bien avant le terrorisme en l'occurrence, puisque la première utilisation attestée du terme date du 14ème siècle. Son emploi désigne une tentative criminelle ou une action qui porte préjudice à quelqu'un. Finalement, le sens qu'on va retrouver dans le dictionnaire contemporain.

Quand ce terme va prendre le sens qu'il a aujourd'hui ?

Le sens du mot a évolué. Il a toujours été polysémique. On a plusieurs sens un peu parallèle. Au 18ème et au 19ème siècle, le mot va surtout désigner une attaque contre le pouvoir exécutif, le crime de lèse majesté, l'attaque contre le souverain. On en trouve une réminiscence dans le Code pénal actuel, puisque la seule mention de l'attentat aujourd'hui dans le Code pénal, c'est un article qui dit que "constitue un attentat, le fait de commettre un ou plusieurs actes de violence de nature à mettre en péril les institutions de la République", autrement dit, les institutions, l'ordre politique. Parallèlement, dès la fin du 19ème siècle, le terme va désigner aussi un mode opératoire. L'attentat, c'est la bombe. À partir des anarchistes, on va distinguer la fusillade de l'attaque. Distinction que l'on fait toujours un peu aujourd'hui d'ailleurs :  il y a une distinction opérée entre l'attaque au couteau et l'attentat. L'attentat, c'est une bombe. C'est une explosion.

Un attentat est-il nécessairement commis par des terroristes ? Est ce que les deux termes sont liés ? Là aussi, il y a des problèmes terminologiques. Parfois, on hésite à qualifier un homme de terroriste. Parfois, on hésite à qualifier un acte d'attentat. 

Les deux mots, attentat et terroriste, renvoient à deux registres différents, finalement aujourd'hui. L'attentat va relever du discours, du commentaire, du discours narratif pour le coup. Du commentaire politique, médiatique. Je crois que si l'utilisation du mot attentat suiscite de tels débats aujourd'hui, c'est parce que dans les représentations collectives, justement, attentat est devenu synonyme de terrorisme. Utiliser le mot attentat dans le discours politique, dans le discours médiatique, dans le discours social, c'est donner un sens collectif national à l'événement. Ce n'est pas un crime classique, banal. C'est quelque chose qui nous touche tous dans notre ensemble. Le problème, c'est que cela n'a rien de juridique. Pour la qualification juridique, c'est le mot terrorisme qui est utilisé. Et là, les critères sont un peu différents. D'où sans doute ce sentiment de frustration. Un événement que la société perçoit comme un attentat terroriste, la justice va peut-être mettre quelques jours, va voir même peut-être changer d'avis à plusieurs reprises. Cela a été le cas dans l'affaire de Tarnac qui a été qualifiée terroriste et puis finalement non au gré de l'enquête. La justice prend un peu plus de temps à utiliser ce mot de terrorisme.  

Jugez-vous que son emploi est utilisé de manière abusive ?

Il y a d'un côté l'indépendance de la justice qui constitue son enquête et qui va décider de la qualification. De l'autre, il y a la pression de l'opinion publique, des attentes du politique. Le juge vit en son siècle, alors je ne commente pas les affaires récentes. C'est sur la longue durée que l'on observe cette pression politique, cette pression sociale sur la justice, qui peut effectivement amener peut-être à ouvrir une enquête plus ou moins facilement en fonction des contextes, et a utiliser le mot terrorisme plus ou moins facilement dans ses procédures. Ce qui ne préjuge pas d'ailleurs du verdict, ou du rendu définitif. Encore une fois, l'affaire de Tarnac symbolise bien ces évolutions. 

Lorsqu'une personne "n'a pas toute sa tête", on hésite à qualifier son acte d'acte terroriste ou d'attentat. Qu'en pensez vous ? 

Ca renvoie à un autre débat sur un autre mot : le mot déséquilibré. Ce terme revient systématiquement depuis quelques temps et qui est souvent une accusation. Il revient souvent dans un vocabulaire accusatoire contre la justice ou un détournement de la justice. Le terme renvoie tout simplement à une protection aussi du citoyen. Évidemment on a envie que justice soit faite, l'idée de vengeance est là également, mais le citoyen doit aussi être protégé en fonction de ses faiblesses. La maladie et la psychiatrie sont prises en compte. C'est pour ça que la justice prend le temps de consulter des experts avant de rendre ses décisions.  

Intervenants
  • Professeure d'Histoire contemporaine à l’Université de Nantes
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