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Logo du groupe Suez. Photo prise le 7 septembre 2020.

Suez-Veolia : une fusion risquée ?

7 min
À retrouver dans l'émission

Le rapprochement possible entre deux champions français du secteur de l'eau et des déchets, Suez d’un côté et Veolia de l’autre, suscite moult commentaires et interrogations. Que vise Veolia en proposant une offre de rachat de Suez ? Pourquoi cette bataille est-elle importante ?

Logo du groupe Suez. Photo prise le 7 septembre 2020.
Logo du groupe Suez. Photo prise le 7 septembre 2020. Crédits : ERIC PIERMONT - AFP

Depuis début septembre 2020 , la possibilité d’un rapprochement entre deux champions français, Suez d’un côté, et Veolia de l’autre, suscite moult commentaires et interrogations. Veolia a en effet proposé à Engie de racheter la quasi-totalité de sa participation dans Suez, à hauteur de près de 30% . En quoi cette offre de rachat, si elle aboutit, pourrait-elle changer la donne dans le secteur de l’eau et des déchets ? Quels sont les enjeux de la bataille ? La naissance d’un champion mondial est-elle souhaitable ? 

Guillaume Erner reçoit Nicolas Mazzucchi, chargé de recherches à la Fondation pour la recherche stratégique, spécialiste des questions Energie, auteur notamment de « Energie, ressources, technologies et enjeux de pouvoir », ed. Armand Colin.

Deux entreprises qui se sont imposées sur le marché mondial

Suez et Veolia sont deux entreprises françaises qui se ressemblent beaucoup. On pourrait dire que ce sont un peu deux soeurs ennemies. Elles sont depuis très longtemps engagées justement dans ce secteur (l’eau environnement). Elles ont même participé à la création d'un secteur unique, ce qu'on appelle l'eau environnement, qui regroupe d'un côté, tout ce qui est lié, à l'adduction d'eau, la production d'eau potable, le traitement des eaux usées et ; de l'autre côté, tout ce qui va être plutôt lié aux déchets, la collecte, le traitement et aussi le recyclage. 

Elles ont connu toutes les deux, durant les années 1990-2000, une forme de diversification où elles ont été incluses dans des entités plus grandes : c’était Vivendi pour Veolia, c'était GDF Suez, puis Engie pour Suez. Et petit à petit, depuis le début des années 2010, chacune se recentre justement sur ce secteur eau environnement où elles se partagent un peu le leadership mondial. 

Ce sont les seules entreprises françaises, en tout cas le seul secteur au niveau à la fois français et international, où on a deux entreprises françaises qui dominent. Nicolas Mazzucchi

Elles ont eu l'intuition toutes les deux de créer une structure qui soit plus une structure de services qu'une structure industrielle, d'une part ; et d'autre part, elles ont aussi l'intuition que l'eau et l'environnement ce n’est qu’un seul secteur et que ça devait marcher ensemble. Elles ont réussi à avoir ce développement à la fois national et international extrêmement fort. 

Le projet de fusion : quels intérêts ? 

Il faut prendre en compte la situation actuelle, non pas de Suez elle-même, mais finalement du premier actionnaire de Suez : Engie. Engie est une entreprise qui a beaucoup de difficultés économiques depuis un certain nombre d'années, y compris pour des raisons d'erreurs de stratégie industrielle. C'est une entreprise qui, pour l'instant, est encore en recherche de son nouveau directeur général. Et qui doit faire face à la crise économique qui s'annonce et que l’on voit commencer à poindre doucement. Donc, finalement, pour Veolia, faire une offre auprès d'Engie aujourd'hui, eu égard au fait que Engie est quand même une structure qui est en recherche de capitaux (justement pour se recentrer sur son business majeur qui est celui des énergies renouvelables et services à l'énergie), finalement, ça fait sens. Il y a là une vraie fenêtre d'opportunité pour un acteur quelconque. Aujourd'hui, cet acteur c'est Veolia. 

Les intérêts industriels d'une fusion seraient de créer un champion national, c'est-à-dire vraiment d'avoir une entité dominante qui soit à la fois le premier acteur sur le territoire français et de très loin, mais aussi qui soit un acteur extrêmement puissant au niveau européen et même au niveau mondial puisque ces deux entreprises sont, à l'heure actuelle, les locomotives de ce secteur, y compris en termes d'innovation, y compris en termes de nouveaux produits. 

Intérêt donc du point de vue de l'intérêt national, bien entendu, mais aussi, finalement, du point de vue de l'intérêt des deux entreprises. 

Les risques d’une éventuelle fusion

Mon analyse, c'est que je pense qu'il vaut mieux qu'on continue sur le système actuel parce que aujourd'hui, si jamais c'est cette fusion devait avoir lieu, on est face à trois risques : 

Le premier vrai risque porte sur l'emploi. Vous imaginez bien qu'avec des entreprises de cette taille là, vous avez un certain nombre de fonctions qui seraient - notamment les fonctions support - qui seraient dupliquées, en cas de fusion : la stratégie, les ressources humaines, les affaires financières, etc. Donc, si on imagine la fusion, on n'aura pas besoin de deux directions de la stratégie, deux directions des ressources humaines, etc. En cas de fusion, il y aurait véritablement déjà ce risque sur l'emploi.

Deuxième risque et qui, à mon sens, est le plus important en termes stratégiques pour la France, c’est le risque de la perte d'émulation : s'il  n’y a plus de concurrence, s’il y a disparition de la concurrence à ce niveau là, il y a risque de perte d'émulation. Aujourd'hui, comme je vous disais, ces deux entreprises soeurs ennemies font à peu près la même taille, à peu près le même chiffre d'affaires. 

Elles se battent à peu près sur tous les contrats et donc, il y a véritablement une nécessité pour chacune d'investir énormément dans l'innovation, dans le développement de nouveaux produits. Ce qui explique aussi pourquoi ces deux entreprises sont leader au niveau mondial. Nicolas Mazzucchi

Or, demain, si on a un espèce de mastodonte hyper dominant, cette émulation disparait. Et c'est peut être là qu'on peut avoir, justement, la création de concurrents étrangers ou le renforcement de concurrents étrangers qui, aujourd'hui, sont finalement plus en retrait.

Et puis le troisième risque, lui, se situe au niveau européen. On sait que la Commission européenne est toujours extrêmement attentive à ces questions de concentrations industrielles. On a vu que la DG concurrence au niveau de la Commission n'avait pas hésité à empêcher des fusions. Cela a été le cas, par exemple, dans l’énergie entre Electricité du Portugal et Gaz du Portugal ou, si on se met dans le cas français, dans le cas de GDF Suez. La Commission a autorisé la fusion, mais en obligeant la nouvelle entité à lâcher des actifs. On se doute bien que dans un cas comme Véolia Suez - eu égard au niveau de présence de ces deux entreprises sur la plupart des marchés européens - si jamais la fusion était autorisée - ce qui serait tout sauf gagné - il y aurait là certainement un certain nombre d'actifs à revendre. Est-ce qu'on fait une fusion pour faire un méga champion ? Si c'est un méga champion qui commence d'ores et déjà dès le début, à perdre des actifs, finalement, l'intérêt commence à être de plus en plus limité. 

Vous pouvez écouter l'interview en intégralité en cliquant sur le player en haut à gauche de cette page.

Intervenants
  • Géoéconomiste, chercheur à la Fondation pour la recherche stratégique (FRS), spécialiste des questions Energie, auteur notamment de « Energie, ressources, technologies et enjeux de pouvoir », ed. Armand Colin.
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