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Le corps d'un enfant mort noyé sur les côtes de la mer Egée

L'obsession de déchoir

6 min
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Alors que la presse et la classe politique sont obnubilées par la réforme constitutionnelle et la déchéance de la nationalité, jusqu'où peut-on déchoir, qui sont les déchus, qui se transforment en déchets.

Le corps d'un enfant mort noyé sur les côtes de la mer Egée
Le corps d'un enfant mort noyé sur les côtes de la mer Egée Crédits : Reuters TV - Reuters

L'obsession de déchoir ou la fascination pour la déchéance… j’ai longuement hésité au moment de vous rédiger votre petit mot d’accroche… parce que lorsqu’on regarde les unes des journaux ce matin… ce mot, « déchéance », s’affiche si souvent et si gros qu’il est vraiment difficile de ne pas y déceler une pensée collective obsessionnelle…

« Déchéance STOP » en Une de Libé, « Une déchéance française » pour l’Opinion, « Déchéance de nationalité : nous irons jusqu’au bout », dit le nouveau ministre de la justice en Une du Parisien, et la palme revient au Figaro, qui arrive à placer 2 fois le mot en titre : en gros titre, taille de police maximum tout en haut de la page : « Déchéance : le Congrès de Versailles aura-t-il lieu ? » et plus bas dans l’édito d’Yves THREARD, intitulé « Déchéance de rationalité »… si on s’amuse à relever en plus le nombre d’occurrences dans tous les textes de la Une… on arrive à 6… 6 fois le mot déchéance écrit sur la première page du journal… et quand je vous dis qu’on frôle l’obsessionnel… si on pousse un peu le vice, en dernière page du supplément littéraire… vous trouverez cette publicité : « Décadence et mort des vint empires qui ont fait le monde ». Déchéance, décadence…

Évidemment, face à une telle obsession de déchoir, je me suis penché sur l’étymologie du mot… déchéance et décadence sont d’ailleurs formés sur la même racine… déchoir, qui vient de decadere, composé sur cadere, qui signifie tomber (ou choir)… de/cadere c’est donc tomber plus bas, tomber dans un état moins avantageux… régresser en quelques sortes…

Et c’est là que ça commence à devenir intéressant… quand on appréhende la dimension pléonastique de cette obsession pour la déchéance… un débat qui fait régresser les droits, et qui fait également régresser le débat… « L’union nationale n’est plus qu’une estrade sur laquelle se mettent en scène des petits calculs politiciens, dont tous sortiront perdants » écrit Grégoire BISEAU dans Libération.

Rémi GODEAU dans l’Opinion y va de sa plus belle anaphore : « Désastre, la réécriture d’un texte trop tordue pour être honnête (…) Désastre, ce tour de passe-passe sur la bi-nationalité (…) Désastre, la démission [de la] garde des Sceaux (…) Désastre, ce flou législatif et ces calculs politiciens jusqu’à la veille de l’examen en séance. »

On notera que dans la même perspective étymologique… decadere a également donné le mot « déchet »… le déchet, c’est ce dont on se débarrasse, ce que l’on rejette… comme la classe politique dans son ensemble si on en croit Jean-Louis HERVOIS dans la Charente Libre « Il n’est pas exclu que le texte rebricolé par VALLS et le PS accroche les trois cinquièmes du Parlement requis pour la révision au terme du marathon parlementaire qui s’annonce. Il n’en aura pas moins contribué à creuser le fossé entre l’opinion et les politiques ». Point de vue partagé par Sébastien LACROIX dans l’Union : « S’il fallait un témoin de la profondeur du gouffre séparant les cabinets ministériels du pays, il faudrait retenir cette polémique absconse dont tout le monde convient qu’elle n’aura aucun effet dans la lutte contre les djihadistes. »

L’obsession de déchoir ne concerne pas que la nationalité…

On peut certes déchoir un être humain de sa nationalité… quelque soit la portée symbolique ou l’inefficacité de la mesure comme le relevait Sébastien LACROIX… mais on peut faire tomber l’être humain vers un état plus bas encore… vers celui de déchet justement, de ce qui est rejeté, vers le statut d’objet qui s’est échoué… sur une plage… échouer, c’est lorsqu’on touche le fond, au sens propre comme au figuré…

Et je vous suggère à ce titre de lire le bouleversant témoignage du photographe turc Ozan KÖSE qui raconte dans les pages du Monde le naufrage des migrants auquel il a assisté samedi dernier…

« Quand j’arrive sur la plage de galets, raconte Ozan KÖSE, le premier cadavre que je vois est celui d’un bébé. Il doit avoir 9 ou 10 mois, il est chaudement couvert et porte un bonnet. Une tétine orange est accrochée à ses habits. A côté de lui gisent un autre enfant, âgé de 8 ou 9 ans, ainsi qu’une femme, leur mère peut-être. (…) Pour le moment, personne ne s’occupe du bébé mort. Alors, je reviens vers lui, et pendant peut-être une heure, je reste à ses côtés, en silence. J’ai deux enfants : une fille de 8 ans et un petit garçon de 5 mois. Je me demande ce que je ferais si ce bébé était à moi. Je me demande ce qui est en train d’arriver à l’humanité. »

Et ces photos qui accompagnent le témoignage d’Ozan KÖSE renvoient à une autre photo, signée Aï WEI-WEI

Oui c’est toujours à lire et à voir dans le Monde… en page 21, une photo en noir et blanc qui a fait couler beaucoup d’encre… on y voit l’artiste chinois échoué, lui aussi, sur une plage, dans la position d’Aylan KURDI, cet « enfant syrien noyé dans la nuit du 2 septembre 2015 sur une plage turque et dont la photo est devenue immédiatement le symbole des réfugiés », écrit Philippe DAGEN.

Ce cliché d’Aï WEI WEI réalisé par Rohit CHAWLA, un photographe d’India Today, a provoqué un flot de réactions. Philippe DAGEN le défend en ces termes : « Puisque les hommes politiques n’agissent pas, Ai WEI WEI ou BANKSY interviennent, forts du pouvoir symbolique et médiatique que leurs œuvres leur confèrent. » La photo d’Aylan date du mois de septembre. « Depuis ? On estime à 304 le nombre d’enfants morts en Méditerranée. En janvier, 368 enfants et adultes ont péri. Ai WEI WEI aurait-il tort d’en déduire que la photo d’Aylan, passée l’émotion consensuelle, n’a produit que très peu d’effet réel ? »

Pour conclure, « poursuivant dans sa voie, Ai WEI WEI collecte désormais les gilets de sauvetage abandonnés à Lesbos pour créer à Berlin une œuvre dédiée à cet exode mortel. »

Des gilets échoués, pour des êtres humains déchus… déchus de leur humanité, relégués au rang de déchets. Mais ne vous en souciez pas trop, ici, chez nous, entre nous, on ne parle que de déchéance…

Chroniques

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La Séquence des partenaires : Jeudi 4 février 2016
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