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Une journée particulière

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À retrouver dans l'émission

Comment la disparition d'Ettore SCOLA nous renvoie, en cette journée particulière, un reflet de l'évolution de notre époque, ainsi qu'un regard sur le temps présent et les bouleversements de la classe politique.
Une de ces journées d’hiver où l’on aimerait rester chez soi, sous la couette, avec des litres d’infusion brûlante, sans bouger et se repasser jusqu’à plus soif ses films préférés… en attendant le retour des beaux jours, au propre comme au figuré…

Une journée particulière où l’on laisserait dehors la rumeur du monde, où on n’en percevrait que l’écho lointain… comme celui de la foule dans les rues de Rome un jour de visite d’Hitler à Mussolini par exemple… et en cette journée particulière du jeudi 21 janvier 2016… il y a une phrase qui résume bien cette rumeur du monde, cet écho lointain du réel… au surlendemain de la mort d’Ettore SCOLA, à qui presque tous les journaux rendent hommage ce matin… Ettore SCOLA, dernier représentant d’une génération entière du cinéma italien, de FELLINI à RISI, de MASTROIANI à GASSMAN, Ettore SCOLA, tenant d’un certain sens de la comédie italienne, tout autant que d’un cinéma profondément mélancolique… Ettore SCOLA, réalisateur engagé, membre du Parti Communiste, l’humanisme chevillé au corps et à la caméra… Ettore SCOLA qui déclarait comme le rapportent Clément GHYS et Guillaume TION dans Libération : « Nous avions une passion pour le cinéma et pour le pays à reconstruire. Nous aimions l’Italie, même si nous en plaisantions et que nous montrions aussi ce qui n’allait pas. Et puis, cela a passé chez les jeunes. Le pays est devenu un terrain de conquête, de voleurs, avec des politiques nuls, pire que nuls. Dire aux jeunes : « tu dois aimer ton pays », c’était une phrase qui faisait rire. »

Ettore SCOLA en 2013
Ettore SCOLA en 2013 Crédits : Reuters

Parce qu’il y a dans la disparition d’Ettore SCOLA, comme souvent dans la disparition des artistes qui ont marqué toute une époque, un écho lointain avec notre présent… ou plutôt avec ce que notre présent est devenu, depuis qu’Ettore SCOLA filmait le sien.

Parce que, je le disais à l’instant, et comme le rappelle Marie-Noëlle TRANCHANT dans le Figaro… « Ettore SCOLA est un cinéaste politique, (…) par capillarité avec les êtres qui ressentent et subissent les courants du monde, les chocs du pouvoir. Ce qu’il y a de plus communiste chez cet adhérent du PC, c’est le sens et le sentiment du collectif. (…) Dans Une journée particulière , déclarait SCOLA, on ne voit pas MUSSOLINI mais les répercussions des ordres du pouvoir sur les gens. (…) Les protagonistes sont des gens moyens, les dictateurs et les rois passent, le peuple reste : c’est un fleuve qui continue de couler. »

Et on peut lire l’évolution du cinéma de SCOLA à cette aune. « Ettore SCOLA est mort, et il n’y aura plus personne de cette grande génération du cinéma des années 60, écrit Emile BRETON dans l’Humanité – qui consacre sa couverture au cinéaste, (…) personne pour dire l’homme qu’il fut, sauf ses films, qu’on peut lire, bien au-delà de l’appellation « comédie », comme l’histoire d’un long désenchantement, regard le plus souvent attendri pourtant porté sur les années passées. Le désenchantement même que vécut l’Italie, passée de l’attente fervente des lendemains de la libération au berlusconisme, et au-delà. »

Alors pour dire un dernier au revoir au cinéaste, on citera une fois de plus ses propres mots, rapportés encore par Libération… en 2004, SCOLA déclarait : « Ils sont tous morts, mes amis les acteurs du grand cinéma italien. (…) Pas de tristesse, non, car il me reste (…) l’émotion de les revoir, encore et encore. Car, pour nous autres mortels, les films restent pour toujours. Et ces acteurs sont plus vivants que les autres : ils apparaissent tels quels. »

L’autre phrase qui occupe la presse ce matin… c’est celle d’Emmanuel MACRON

Oui, si comme l’écrit Emile BRETON, on peut voir le film « La Terrasse » de SCOLA, tourné en 1980, comme un au revoir douloureux aux années 70, des années d’espoir… si le cinéma de SCOLA montre dans son évolution le triomphe progressif d’une bourgeoisie « qui annonce BERLUSCONI et de ces intellectuels italiens, comme celui qu’incarne Vittorio GASSMAN, condamné à l’optimisme de la volonté contre le pessimisme de la raison », comme l’écrit à son tour Maurice ULRICH dans son édito… alors Emmanuel MACRON est un pur produit politique post-Ettore SCOLA… lorsqu’il déclare hier que « la vie d’un entrepreneur est souvent bien plus dure que celle d’un salarié ».

Une phrase qui a donné du grain à moudre à bon nombre d’éditorialistes ce matin… « Le ministre n’a pas affirmé que la vie d’un entrepreneur est « toujours plus dure » que celle d’un salarié, mais « bien souvent plus dure », écrit Guillaume GOUBERT dans la Croix. Condamner de tels propos (…) c’est rendre un très mauvais service au débat public. Cela laisse croire qu’un entrepreneur est toujours dans une situation avantageuse ou enviable. C’est un refus de reconnaître ce que l’esprit d’entreprise peut apporter au bien commun. »

Plus mesuré, Jean-Marc CHEVAUCHE dans le Courrier Picard estime que « la phrase d’Emmanuel MACRON ne tient pas compte des différences énormes que renferme le même vocable d’entrepreneurs. Un restaurateur endetté qui se fait planter par deux fournisseurs peut devenir un homme brisé. Un ouvrier sans emploi peut sombrer dans l’enfer. En mélangeant sciemment l’entrepreneur du CAC 40 et l’artisan, MACRON entretient la pensée poujadiste qui fait déjà tant de mal. »

« Le ministre aurait pu soutenir l’exact inverse sans plus se tromper, écrit justement Nathalie RAULIN dans Libération, ce qui donne une idée de la profondeur du propos. L’indigence de la réflexion est à peine atténuée par la précision qui suit : « l’entrepreneur peut tout perdre lui, et il a moins de garantie », croit savoir MACRON. A l’aune de la poussée d’adrénaline des réseaux sociaux, sa cote de popularité devrait en sortir renforcée. »

Ce qui me renvoie à cette autre phrase, la première que je citais tout à l’heure, d’Ettore SCOLA que je vous propose de vous répéter, là tout de suite : « Nous aimions (notre pays), même si nous en plaisantions et que nous montrions aussi ce qui n’allait pas. Et puis, cela a passé chez les jeunes. Le pays est devenu un terrain de conquête, de voleurs, avec des politiques nuls, pire que nuls. »

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