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Des manifestants contre les violences policières, le 6 juin à Lyon.

L'entente et la réconcialition

6 min
À retrouver dans l'émission

avec David Napier, Eva Illouz, Sandra Laugier, Fabien Jobard, Eric Dupont-Moretti....

Des manifestants contre les violences policières, le 6 juin à Lyon.
Des manifestants contre les violences policières, le 6 juin à Lyon. Crédits : AFP

La réconciliation est-elle possible ? Alors que beaucoup de tribunes cette semaine ont concerné la question de l’existence d’un racisme d’État en France, d’autres se sont questionnés sur la police. Peut-on parler de racisme de l'institution policière ? La police agit-elle en toute impunité ou est-elle, pour reprendre le titre de l’éditorial du directeur adjoint de la rédaction du Figaro Vincent Trémolet de Villers un “bouc émissaire idéal” ? Que peut-on apprendre de la covid-19 pour penser l’entente entre des irréconciliables?

Dans Le Monde, le sociologue Fabien Jobard, remonte le fil historique du racisme dans l’institution policière et raconte comment, dès les années 1920 la préfecture de police disposait d’une « brigade nord-africaine » chargée de contrôler les Maghrébins à Paris et sa banlieue. Les missions confiées aux policiers sont ancrées, nous dit le directeur de recherche au CNRS, dans une culture et une histoire qui rendent cette institution extrêmement perméable au racisme. Guerre d’Algérie, désindustrialisation, raréfactions des intermédiaires sociaux, Fabien Jobard retrace le chemin qui conduit, selon ses mots à ce que “les politiques de sécurités, qui ne poursuivent sans doute pas un programme raciste, perpétuent des mécanismes de tri des populations autour de stéréotypes raciaux.”

Dans l’Humanité, le très médiatique policier et lanceur d’alerte Noam Anouar, remarqué depuis la crise des gilets jaunes, affirme le contraire : c’est le racisme systémique au sein de la police qui menace les valeurs de la République. “On dit que 50% des policiers votent Le Pen, mais c’est bien plus” explique-t-il, “et il n’y a rien à attendre des autres qui, pour ne pas être mis à l’écart, se murent dans un silence complice”. “C’est déplorable” ajoute-t-il, “mais seuls le ciblage de certaines catégories de population et la couverture de pratiques injustes ou violentes permettent aux policiers de se solidariser entre eux ». Médiapart, qui publie cette semaine une enquête menée sur 65 compte-rendus d’enquêtes de l’IGPN, questionne cette solidarité du corps policier quand celle-ci conclut à des techniques, affirme l'enquête, de “blanchiment massif des forces de l’ordre”.

Alors comment réconcilier ces deux visions antagonistes de la police française ?

Dans le JDD, le député de la République en Marche d'Ille-et-Vilaine Florian Bachelier et l'avocat Eric Dupont-Moretti réagissent dans un texte commun où ils en appellent à l’entente de tous les français : “Non, la police républicaine ne doit, ne peut et n'est pas raciste” assènent-ils “Oui, un policier qui se rend coupable d'un acte raciste doit se voir retirer immédiatement son uniforme. Car c'est la condition, je cite toujours, pour que les filles et fils de France qui ont fait le choix de porter l'uniforme de la République soient respectés, la loi appliquée, la paix civile assurée. Entendre, dire. Et faire."

Et entendre les inaudibles, c’est aussi “l’enjeux du monde d’après”

La philosophe Sandra Laugier nous amène sur le chemin du prendre soin, de l'attention dans le magazine l’Obs et dans Le monde. Bienvenus au pays du “care”, cette éthique de la sollicitude issue du féminisme anglo-saxon qui milite pour la revalorisation des métiers essentiels mis en évidence par la crise sanitaire. Pour la philosophe la crise l'a démontré, si l’État a failli, je cite : “il existe bien une compétence citoyenne légitimée par l'action, une expertise collective de la société à prendre soin d’elle-même. “S’en priver nous dit-elle, serait une perte de ce qui fait l'esprit même de la démocratie, [il faut] intégrer dans le processus de décisions politiques l'expertise et les intérêts de l'ensemble des citoyens ordinaires, ceux qu’on n'entend pas d’habitude.” 

Prendre soin de nous même et des autres, c’est l'enjeux difficile posé par la distanciation sociale pour Eva Illouz dans Libération. La sociologue spécialiste des émotions décortique la nouvelle donne politique fondée sur un risque, la contamination. “Si la crise du sida a déjà rendu le contact sexuel dangereux, écrit-elle, c’est ici la socialité dans son ensemble qui demande une vigilance permanente”. Et cette “ultra-vigilance” de l’autre, cette mise à distance impliquée également par le télétravail, s’oppose pour la sociologue à l’activité politique et sociale ou syndicale. “Si vous voulez isoler, fragmenter, séparer, nous dit Eva Illouz, c’est la façon idéale de le faire parce qu’on n’a pas le sentiment d’être dominé. Notre liberté est vécue sur un mode parcellaire. C’est cela, la vision d’une société qui devient totalitaire selon Hannah Arendt. Une société de masse où chacun est de plus en plus isolé, sans possibilité de comprendre la communauté d’intérêts et de destin".

Le débat politique rejoint ici le débat immunologique. Et dans le média en ligne AOC, l’anthropologue David Napier, de l’University College of London, revient dans un long entretien avec Frédéric Kerk sur les fondements culturels de nos représentations des maladies. Pour l’auteur remarqué de The age of immunity, spécialiste de la comosgonie Balinaise sur laquelle il base ses travaux, « changer les métaphores populaires de l’invasion virale et de la protection du soi contre le non-soi reviendrait à influencer le débat sur l'immunité, et inversement ». Concevoir l’immunité de troupeau, pour l’anthropologue, qui revient sur le débat britannique, c’est d’abord “rejeter les ennemis à l’extérieur. C’est ce qui relie profondément les épidémies et la xénophobie : lorsqu’on conçoit les virus comme des envahisseurs étrangers, on n’apprend rien de l’expérience de la pathologie, on veut revenir à une communauté isolée.” Il faut penser l’immunité, nous dit David Napier, comme une recherche exploratoire d’information.

Enfin je lis les mots de l’académicien Dany Lafferière qui inversent l’analogie, reprenant dans le quotidien québécois “La presse”  ce qu’il nous avait dit à ce micro la semaine dernière : Le racisme est un virus, écrit -il, et on sait aujourd’hui que le virus a atteint presque tout le monde après quatre siècles. Et que la plupart des porteurs sont sains, c’est-à-dire qu’ils l’ont, mais n’en souffrent pas. Le pire, c’est qu’ils peuvent le transmettre.” Espérons alors que nous en trouverons l’antidote, jusque dans la police française.

Par Mattéo Caranta.

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