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Comment commémorer l'esclavage ?

Peut-on réparer l'esclavage ?

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Alors que cette semaine nous célébrions les 20 ans de la Loi Taubira faisant de la traite négrière un crime contre l’humanité, retour sur les enjeux qui entourent encore la mémoire de l’esclavage. Avec Frédéric Régent, William Darity, Lova Rinel, Myriam Cottias, Papa Ndiaye...

Comment commémorer l'esclavage ?
Comment commémorer l'esclavage ? Crédits : CSA Images, Getty

Alors que cette semaine nous célébrions les 20 ans de la Loi Taubira faisant de la traite négrière un crime contre l’humanité, retour sur les enjeux  qui entourent encore la mémoire de l’esclavage... 

Ce rapport n’est pas le scripte d’un film d’horreur [...] il n’est pas non plus un acte d’accusation parce que la culpabilité n’est pas héréditaire, et parce que nos intentions ne sont pas de revanche. Il n’est pas une requête en repentance parce que nul n’aurait l’idée de demander un acte de contrition à la république Laïque dont les valeurs fondatrices nourrissent le refus de l’injustice [...] Pourtant nous allons décrire le crime, l’œuvre d’oubli, le silence, et dire les raisons de donner nom et statut à cette abomination. 

Les mots de Christiane Taubira le 18 février 1999 lors de la première lecture de sa proposition de loi votée finalement en 2001. "Crime, œuvre d’oubli, silence, mais aussi refus de la contrition", celle qui est alors la députée de la première circonscription de la Guyane pose ici le cadre des débats qui nous animent encore vingt ans plus tard.. Comment commémorer l’esclavage et faut-il mettre en place des compensations pour ce passé ? 

Dans L'hebdomadaire l’Express, l’historien et spécialiste de l’esclavage Frédéric Régent, qui constate des « progrès indéniables dans la prise en compte de l’histoire de l’esclavage » insiste sur la difficulté de la mise en application d’un tel projet. « Ainsi, explique-t-il, les propriétaires d’esclaves à la Réunion pouvaient avoir des origines métissées, malgaches ou indiennes, de même qu’en Guadeloupe, certains esclaves affranchis, les « libres de couleur » détenaient eux même des esclaves". Pour l’historien, « En France les propriétaires d’esclaves et les négriers ne représentaient qu’une infime partie de la population. Il paraît donc important poursuit-il, de dissocier l’ensemble du  peuple français des élites marchandes négociantes et des planteurs, soutenus par un monarque absolu en quête de puissance maritime. Lorsqu'on exige de la France un témoignage de repentance, on racialise un débat qui devrait être social et économique » écrit encore Frédéric Régent.

Lorsqu'on exige de la France un témoignage de repentance, on racialise un débat qui devrait être social et économique 

Et pourtant, pour l’économiste américain William Darity qui répond aux questions de Valentine Faure dans l’édition de ce weekend du journal Le Monde, il faut non seulement dédommager les descendants d’esclaves, mais ces dédommagement, dans le cas des Etats Unis , doivent aussi prendre en compte « les préjudices de la ségrégation raciales et des ségrégations qui persistent encore aujourd’hui : incarcération massive, exécutions policières, discrimination en matière de crédit, de logement ou d’emploi », le tout pour _« combler les disparités raciales de richesses aux Etats-Unis » poursuit William Darity. « Nous devons franchir [cette] étape grandiose pour tenter de guérir le monde"_ conclut l’économiste qui rappelle le cout de l’abolition de l’esclavage pour Haiti en 1825, une dette mémorielle de la France envers ce pays estimée à 30 milliards d’euros par l’économiste Thomas Picketty. 

Et dans l’hebdomadaire Marianne, Lova Rinel et Seumboy proposent de penser les choses autrement...

La président du Conseil Représentatif des associations noires de France (CRAN) et le youtubeur spécialiste de l’histoire colonial insistent : « il est temps de dynamiter notre méthode de commémoration ». Comment ? Et bien par la lutte contre l’esclavage contemporain. Et les deux signataires rappellent quelques chiffres : « on dénombre aujourd’hui environ 40 millions de personnes en situation d’esclavage, plus que ce qu’aucune autre période de l’Histoire n’a jamais connu ». Travaux forcés, marché aux esclaves libyens, camps de travail Ouighour, la liste des exemples égrenés est longue. Alors comment faire ?  selon eux il faut relancer dans le droit français le devoir de vigilance des entreprises françaises de plus de 5 000 salariés pour s’assurer qu’il n’y a pas d’atteintes aux droits humains dans leur processus de production.  Ils proposent également de mettre en place  "un musée de l’esclavage qui évoquerait toutes les formes de cette pratique dans le passé mais aussi dans le présent". « Respecter nos aïeux asservis mais aussi ceux qui se sont battus contre l’esclavage, c’est leur montrer que leurs descendants ne les ont pas oubliés concluent Lova Rinel et Seumboy dans Marianne.

Et un Hors Série du magazine l’Obs s’interroge entre autre sur les raisons qui ont « mis au placard » cette histoire sanglante jusqu’aux années 1990...

Esclavage, une histoire française c’est le nom de ce hors série où l’historienne Myriam Cottias, l’économiste Thomas Picketty, ou le philosophe Achille Mbembe entre autres explorent les coins et les recoins de cette enjeu historiographique et mémoriel.

Voir : Quand les historiens cherchent à faire entendre la voix des esclaves

Pour l’historien Pap Ndiaye, interrogé par l’hebdomadaire, une des raisons de cette mise à l’écart de l’histoire de l’esclavage dans l’enseignement entre son abolition en 1848 et la fin des années 1960 est géographique. « Alors qu’aux Etats Unis le territoire national et le territoire esclavagiste se recoupaient largement. En France en revanche, l’esclavage était ultramarin, périphérique, moins visible depuis la métropole. Il a donc été considéré comme plus marginal et beaucoup de nos compatriotes l’ont chassé de leur récit de l’histoire nationale ». Autre dimension des débats, c’est la place réservée aux esclaves eux même. « L’historiographie internationale met aujourd’hui l’accent sur les capacités des esclaves à agir, à construire des cultures et des pratiques religieuses propres, à maintenir les liens familiaux analyse le directeur du palais de la Porte Dorée qui précise, « l’esclavage, ce crime contre l’humanité est irréparable. Mais nous avons collectivement le devoir de réparer les sociétés contemporaines, minées par les inégalités et les injustices qui viennent pour une bonne part, elles, de l’esclavage ». 

Nous avons collectivement le devoir de réparer les sociétés contemporaines, minées par les inégalités et les injustices qui viennent pour une bonne part, elles, de l’esclavage 

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