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Statue du Général de Gaulle devant le Grand Palais, à Paris, juin 2020

De la grandeur et du déni

5 min
À retrouver dans l'émission

Avec Julian Jackson, Raoul Peck, Thomas Picketty, Loïc Blondiaux...

Statue du Général de Gaulle devant le Grand Palais, à Paris, juin 2020
Statue du Général de Gaulle devant le Grand Palais, à Paris, juin 2020 Crédits : Francois Mori / POOL / AFP

Une semaine marquée entre autres par les hommages répétés au Général de Gaulle, et qui a posé plusieurs questions de mémoire, d’unité, de grandeur et de déni. 

Dans Le Monde, l’historien britannique Julian Jackson, biographe de Charles de Gaulle, revient sur le parcours intellectuel du Général, parti “d’une droite conservatrice, “a-républicaine” dans l’entre deux guerres” explique-t-il, qui finit par faire alliance avec les idées progressistes de la Libération.  “Il admire Léon Gambetta, Sadi Carnot mais il admire aussi Turenne et Louis XIV, nous dit Julian Jackson. Si la République défend les intérêts de la France, on défend la République, si la monarchie défend les intérêts de la France, on défend la monarchie.” La grandeur de la nation avant l’idéologie, c’est le portrait des idées d’un homme marqué par les combats de son temps. 

Et notre temps ne manque pas de combats. Pour l’ancien Premier ministre Manuel Valls, interviewé longuement dans l’hebdomadaire Valeurs Actuelles, le combat d’aujourd’hui est celui de l’intégrité de la République et de sa grandeur, qui sont en danger. Dans les quartiers, affirme-t-il, l’effondrement du Parti Communiste, la perte d’influence de l’Eglise, l’atomisation de la société se sont surajoutés à la dilution de la pensée universaliste de gauche. La lutte des classes disparaît au profit de l’affrontement, de la guerre entre “races”. Manuel Valls qui nie l’existence d’un « privilège blanc » revient sur « La grandeur de la nation française qui parle toujours au monde, je cite, au nom de son message universel, celui de 1789. Grâce à de Gaulle, ajoute-t-il, nous sommes une nation écoutée et respectée. J’en ai assez, de tous ces déclinistes qui abaissent en permanence la France.” 

Et pourtant, dans lede cette semaine, c’est un autre déni que dénonce le réalisateur Raoul Peck: “J'étouffe, parce que trop de silence écrit-il, trop d’ignorance, trop de mépris de l’autre, trop d'égoïsme, et surtout trop de déni. La France est dans le déni car elle refuse d’accepter d’avoir perdu sa place prédominante et son empire.” Et l’ex ministre de la culture d’Haïti de citer l’historien Marcel Gauchet rappelant les déboires publics de l’ancien président Valéry Giscard D’Estaing lorsque celui-ci avait qualifié la France de “puissance moyenne”.  « La France est dans le déni et ses enfants n'ont plus le temps poursuit le réalisateur de I am not your negro. Ses enfants ‘adultérins' ne veulent plus attendre. Ils ont raison de se soulever, ces jeunes. Ils ont raison de manifester, ils pourraient même avoir raison de tout casser, affirme l’ancien directeur de La Fémis. Car l’État profond est sans tête (pensante), sans bras (actifs). Voici venir le temps des apprentis sorciers, des opportunistes, et des populistes” conclut Raoul Peck.

L’Etat a lui aussi perdu de sa grandeur semble-t-il, il faut faire table rase du passé et tout repenser...

Tout repenser, à commencer par la fiscalité… 

Comment sortir de la crise par le haut ? Dans la Tribune,  on peut lire le résumé des propositions “iconoclastes” des grands noms de l’économie, Joseph Stiglitz, Thomas Piketty, l’indienne Jayati Ghosh ou le colombien José Antonio Ocampo. 

Les auteurs de ce document de travail, qui constatent que la crise de la Covid-19 a impliqué de coûteuses dépenses pour les Etats, affirment qu’il faut plus que jamais harmoniser la fiscalité mondiale. Il faut, je cite, “1. fixer un taux effectif minimum d’imposition des sociétés de 25% au niveau mondial, 2. introduire des taxes progressives sur les services numériques, 3. appliquer un taux d’imposition plus élevé aux grands entreprises ayant des taux de rendement excessifs, 4. exiger la publication de rapports pour toutes les sociétés bénéficiant d’un soutien de l’Etat, et enfin 5. publier les données sur la richesse offshore pour poursuivre, partout, l’évasion fiscale”. Des mesures, jugent les auteurs, pour que le monde de demain prenne un nouveau chemin.

Un nouveau chemin, et une nouvelle manière de faire pour rendre, pourquoi pas, de la grandeur à nos décisions collectives. C’est ce qu’expliquait hier Loïc Blondiaux dans les matins de France Culture. Le politiste, membre du comité de gouvernance de la “Convention citoyenne pour le climat” voyait dans cette expérience, au-delà des 150 propositions publiées jeudi pour faire baisser les émissions de gaz à effet de serre, un moyen unique et inédit pour “diversifier les acteurs de la construction de décisions légitimes”

“Ces citoyens, parce qu’ils n’ont pas d'intérêt à se faire réélire, sont parfaitement en mesure de se placer du côté de l’intérêt général expliquait-il. L’expérience montre que c’est toujours le cas une fois qu’ils ont le temps et la possibilité de s’informer de manière contradictoire d’un enjeu. Ils se détachent de leur intérêt personnel et essayent de définir ensemble un intérêt général. C’est ça la force démocratique particulière de ce type d'assemblée délibérative tirée au sort, ajoutait encore Loic Bondiaux. Le tirage au sort, comme ferment d’une grandeur démocratique renouvelée. Une idée qui puise ses racines dans la démocratie athénienne… 

Et dans l’Opinion justement, l’historien Jérôme Perrier se  plonge dans la notion de phronèsis chez Aristote. Une prudence, je cite, dont l’amère actualité apparaît chaque jour plus saisissante. Il ne s’agit pas ici de frilosité ou de refus de l’audace, “mais d’une incertitude fondamentale d’où découle pour Aristote, l’impossibilité d’un savoir englobant qui soit capable de fournir une explication rationnelle du monde tout en délivrant une prédiction fiable de l‘avenir. Il n’y a pas de vérité transcendante.” La phronèsis permet de repenser de nouveaux rapports entre compétence politique et délibération démocratique, et en vue de redessiner les contours d’une gouvernance modérée, responsable et réaliste.” 

Puiser dans la sagesse antique pour fuir le déni et reprendre, peut-être, un peu de notre grandeur.

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