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Au coeur de l''incertitude, "Le radeau de la Méduse".

Vivre avec l’incertitude

6 min
À retrouver dans l'émission

avec Jean-Luc Nancy, Myriam Revault d’Allones, Anna Tcherkazzof, Henri Guaino, Philippe Descola, Giorgio Agamben...

Au coeur de l''incertitude, "Le radeau de la Méduse".
Au coeur de l''incertitude, "Le radeau de la Méduse". Crédits : Théodore Géricault, Huile, 1818-1819

Où en somme nous ? Comment vivre avec l’incertitude, que faire devant l’inattendu, voici quelques questions que se sont posés mercredi les invités du _Temps du débat d’_Emmanuel Laurentin qui réfléchissaient aux changements de notre rapport au temps induit par la crise sanitaire. Une situation de bascule, entre “un passé estompé et un futur infigurable” selon la philosophe Myriam Revault d’Allones.

Le virus comme démonstration de l’infigurabilité du futur, c’est aussi ce qu’ont approché le philosophe Jean-Luc Nancy et l’essayiste Jean-François Bouthors dans une tribune publié dans le journal Le Monde.

La pandémie, à laquelle personne ou presque n’était préparé, est venue tous nous prendre à revers”, écrivent-ils. “Brutalement, ce qui semblait inimaginable, voir utopique, un virus, lui, l’a fait advenir : et la « machine » [...] si souvent incriminé mais jamais démonté, est presque à l’arrêt. La menace de mort, parce qu’elle s’est soudain terriblement rapprochée, nous a fait préférer la survie à la poursuite de notre trajectoire « capitaliste », quel qu’en soient les coûts sociaux ou économiques... 

Et nous voici face non seulement à la finitude de l’existence qui est difficilement supportable, mais face à la certitude de notre incertitude : nous ne savons pas. Face à l’incertain radical de l’à-venir dont nous n’avons pas la maîtrise” ajoutent les deux penseurs, nous devons prendre le risque de vivre en situation de non-savoir”. Jean-Luc Nancy et Jean-François Bouthors dessinent les contours d’un lieu, démocratique par définition, qui permettre de nous accommoder collectivement de la non-maîtrise absolue de notre histoire.

Incertitudes donc, qui se faufilent jusqu’aux plus simples de nos interactions sociales, puisque nous nous trouvons obligés de décrypter les visages masqués de nos collègues et de nos proches. 

Alors que “le port de toute tenue destinée à dissimuler son visage est interdit” par la loi dans les lieux publics, porter un masque, ne pas serrer la main et s’éloigner ostensiblement des autres sont devenus les fondements d’une nouvelle politesse, d’une conduite sociale appropriée.  

Alors pour lire les émotions de ceux qui nous entourent, explique Anna Tcherkassof dans Le Monde, nous allons devoir apprendre à communiquer avec ce qui nous reste à disposition : "Par exemple dit-elle, en sollicitant plus activement les muscles de l’orbiculaire de l’œil, qui servent à plisser ou écarquiller les yeux, ou le muscle frontal qui permet de lever ou de froncer les sourcils. Un sourire s’exprime aussi avec les yeux". Voici que pour lever les incertitudes et nous protéger du virus, nous auront les orbiculaires musclés. Et c’est le journal La Croix qui publie le témoignage du mathématicien Etienne Bernard, sourd profond de naissance, qui d’habitude lit sur les lèvres, pour qui ce monde du “risque zéro” est synonyme d’impossibilité de communiquer...

Et ce monde masqué n’est pas du goût de tout le monde… 

À l’instar d’Henri Guaino, dans Le Figaro d’hier, qui s’inquiète des “dangers de l’hygiénisme”. L’ancien conseiller spécial de Nicolas Sarkozy l’affirme : “l’un des moyens les plus efficaces pour faire obéir une population, c’est la peur. Plus une population a peur, plus elle est prête à tout accepter pour être protégée [...] C’est là que le risque [d’un] engrenage sécuritaire devient maximal, ouvrant la route de la dictature, en l’occurrence celle de la dictature hygiéniste.”

Et les mots du membre du parti Les Républicains trouvent un écho inattendu à travers ceux du philosophe italien Giorgio Agamben, traduits par l’hebdomadaire en ligne lundi matin.  Le professeur de l’université La sapienza à Rome se penche sur le lien entre “biosécurité et politique” et constate que ces derniers mois la biosécurité s’est démontrée capable de présenter l’absolue cessation de toute activité politique et de tout rapport social comme la forme maximale de participation civique. La “distanciation sociale” comme nouveau paradigme politique, Giorgo Agamben se réfère alors à Patrick Zylberman, historien de la santé, auteur de Tempêtes microbiennes en 2013 qui entrevoyait déjà que la sécurité sanitaire allait devenir une partie essentielle des stratégies politiques à venir. 

Et c’est dans le journal Libération, justement, que ce même Patrick Zylberman détaille le fonctionnement “des scénarios”, ces fictions du réels que les Etats commandent pour se préparer au pire. L’historien pointe les limites de la prévision, de la fiction et de la prospective pour prévoir l’imprévu qui échappe, par définition, aux experts en tout genre. “Où s’arrête la narration ? Où commence la falsification ? se demande Patrick Zylberman, “L’histoire des scénarios épidémiques n’est autre que l’histoire d’un monde déviant, autoréférentiel, mais un monde dont la visée reste d’agir sur le monde réel.”

Un monde réel frappé par le virus du capitalisme nous dit Philippe descola, un monde réel qui a besoin du capitalisme pour devenir écologique assène Luc Ferry.  Et nous voici donc à nous demander de nouveau où nous en sommes, ballotés dans un océan d’incertitudes. 

par Mattéo Caranta

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