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Un votant, le 20 juin 2021

L'abstention en question

4 min
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À la veille du second tour des élections régionales, retour sur le phénomène de l’abstention qui a marqué le scrutin du premier tour et fait l’objet de nombreuses analyses...

Un votant, le 20 juin 2021
Un votant, le 20 juin 2021 Crédits : SAMEER AL-DOUMY / AFP

La somme des désillusions

À commencer par Céline Braconnier dans le journal Le Monde, qui ne s’étonne pas de la hausse de l’abstention. Selon elle, « Rappeler que seuls 11% des inscrit ont voté le 20 juin à Vaulx-en-Velin (dans le Rhone), 12% à Clichy-sous-bois (Seine Saint Denis) et 17% à Sarcelles (Val d’Oise), c’est montrer que le pays légal n’a plus rien à voir avec le pays réel, écrit-elle en reprenant cette distinction de Charles Maurras récemment utilisée par le chef de l’Etat

Une distance périlleuse pour la professeur des universités en Science Politique, qui explique :  « Il existe bien un risque accru que les politiques publiques, en satisfaisant d’abord les attentes de [ceux] qui se déplacent [au vote], renforcent le sentiment d’abandon et de déconnexion avec les institutions de ceux qui ne se déplacent pas, et donc de leur distance aux urnes ». À ces désillusions pourraient s’ajouter le sentiment « d’absence d’impact des résultats sur son quotidien », « la dé-composition du paysage politique », les « alliances à géométrie variable » ou tout simplement la « mal-inscription », qui affecte 15% des inscrits, rappelle la directrice de Sciences-Po Saint-Germain en Laye.

Alors comment mettre fin à cet engrenage ? Pour Céline Braconnier, il faut questionner les modalités d’activation pratique de notre démocratie représentative. Supprimer l’inscription préalable à l’exercice du droit de vote, faciliter l’établissement des procurations, rendre possible le vote par correspondance ou introduire la possibilité de voter sur plusieurs jours. Enfin, conclut-elle, renforcer le rôle de l’école dans l’accompagnement des jeunes et des premières expériences électorales. 

L'abstention des jeunes en question

Dans Libération, le journaliste Simon Blin s’entretient avec la politologue Anne Muxel, directrice de recherches au Cevipof, qui pointe un paradoxe : alors que le pouvoir des collectivités territoriales touche directement les jeunes, ils sont les premiers à s’en détourner, avec 82% d’abstention au premier tour. Mais pour l’auteure de Politiquement jeune, « il ne faut surtout pas confondre l’abstention des jeunes avec une désaffection civique. Ils ont simplement d’autres façons d’être présents sur la scène politique. Une tendance qui reconfigure la citoyenneté d’aujourd’hui, marquée par un rapport plus critique envers la politique institutionnelle, notamment sur les réseaux sociaux. Anne Muxel ajoute : "L’abstention est aussi pour eux le moyen d’adresser un message de mécontentement face à l’offre électorale. Ce n’est pas que de l’indifférence, de l’apathie ou du retrait. C’est aussi un signal d’alerte" conclut Anne Muxel dans Libération. 

Autre son de cloches dans l’Obs, où Daniel Cohen analyse l’abstention massive comme une « anomie sociale » telle que décrite par le sociologue Emile Durkheim, qui mène à un désengagement de la vie en société. Citant une étude du Cevipof, le directeur du département d’économie de l’Ecole Normale Supérieure constate « la part grandissante de la population gagnée par le sentiment d’avoir perdu son appartenance à la société, de ne plus comprendre le rôle qu’[elle] y joue. Un groupe « anomique » qui représente 45% de la population selon cette étude. Daniel Cohen s’interroge : La sortie de crise pourrait-elle changer la donne politique ? 

La sortie de crise pourrait-elle changer la donne politique ?

L'abstentionnisme au prisme de l'Antiquité

Stéphane Ratti dans le Figaro ne parle pas « d’anomie sociale », mais « d’acédie politique », qui puise dans la théologie et dans le grec Akèdeuô, « ne pas s’intéresser », « ne pas prendre soin de » et qui désigne « la perte et l’apathie ». 

Pour le professeur à l’université de Bourgogne Franche-Comté, c’est cette « affection de l’âme marquée par une lassitude », je cite, « cet ennui » qui pourrait décrire le désengagement des français lors de ces élections. Une situation qu’il compare à celle de la fin de la République romaine « qui s’écroule, rappelle-t-il, avec l’arrivée au pouvoir de l’empereur Auguste en 27 avant notre ère. ». Une période qui laisse place à un genre littéraire nouveau nous explique Stéphane Ratti, « l’élegie », qui ne célèbre plus la guerre, la patrie ou les débats enflammés du Forum comme le faisait Cicéron, mais l’amour, la vie oisive, et le retrait dans une campagne pacifiée ». 

« Il n’est alors plus honteux de privilégier sa petite personne » raconte l’historien « et les poètes de cette époque sont les premiers à user sans vergogne aucune, du pronom personnel «je» ». L’antiquiste poursuit : Un individualisme de confort succède alors comme modèle social à l’engagement cicéronien. L’acédie politique  conclut Stéphane Ratti dans le Figaro, ronge les fondements de la vie commune. 

par Mattéo Caranta

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