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Bidonville ou "replay neuronal": quand la presse retourne des évidences

5 min
À retrouver dans l'émission

par Thomas Baumgartner

« La vie réelle se porte mieux si on lui donne ses justes vacances d’irréalité ». C’est une citation d’un philosophe à la barbe fleurie, Gaston Bachelard, qu’on trouve comme ça posée au milieu d’une page de La Croix, ce matin… « La vie réelle se porte mieux si on lui donne ses justes vacances d’irréalité ».

Ce qui peut être une forme d’entrée en matière, face à la presse du jour.

Les journaux renforcent-ils la réalité dont ils rendent compte en lui donnant des atours d’irréalité ? On peut poser autrement la question : y a-t-il un retournement de la réalité, un retournement des évidences, entre les lignes des journaux ?

La reine Elizabeth II
La reine Elizabeth II Crédits : Reuters

Pas impossible… Par exemple, question : Et si un bidonville plutôt qu’être considéré comme un tas de planches fragile et transitoire, était fait pour durer ? Dans Libération, Cyrille Hanappe architecte et directeur pédagogique à l’Ecole d’architecture Paris Belleville, prend le cas de la jungle de Calais. Manuel Valls a annoncé la création d’un « camp de toile type camp de réfugiés » pour les migrants de la jungle de Calais. Pourtant, écrit Cyrille Hanappe, les 3500 personnes qui habitent la jungle de Calais « ont construit des baraques qui offrent un niveau de confort bien souvent supérieur à celui qu’on est susceptible de trouver dans une tente. » Et il poursuit : « Pour les avoir observées avec mes étudiants, il existe une intelligence du constructeur dans certaines de ces maisons : solides, étanches, bien isolées… »

« La ‘New Jungle’ – la nouvelle jungle - existe comme une ville », dit-il. « Les réfugiés doivent-ils être condamnés à un cadre de vie infernal ? » Et Cyrille Hannape rappelle que « le modèle urbain connaissant le plus fort développement est celui de la ‘ville précaire’ ».

« Il faut se rappeler que dans de nombreux cas, une ville est un bidonville qui a réussi », professe-t-il. « Ne serait-il pas plus heureux de réfléchir à l’amélioration de l’existant, et cela pour que les habitants puissent mieux en sortir un jour ? ».

Un retournement de l’évidence donc à propos de la jungle de Calais, c’est à lire dans Libération.

La reine ! La reine d’Angleterre bat le record !

Elizabeth II bat le record du règne le plus long à la tête du Commonwealth : c’est la une du même Libération et aussi du Figaro… 23226 jours ! Elle battra cet après-midi précisément le précédent record, celui de la reine Victoria.

On soulignera dans Libé l’interview de Jennie Bond, « correspondante royale » de la BBC pendant 24 ans. Pour qui la reine d’Angleterre reste « une énigme ». « Comme tout ses confrères qui suivent la famille royale », Jennie Bond « a surtout tenté de deviner ce que les secrétaires privés de la reine avaient bien voulu dire en levant le sourcil d’une certaine façon ou en souriant d’une autre façon à la fin d’une phrase »… La famille royale disposant d’un service de communication « dont la tâche essentielle consiste à ne surtout rien communiquer ».

Libération offre une Une sous forme de parodie de la pochette du disque God save the queen des Sex Pistols.

Mais (retournement de l’évidence), c’est le Figaro qui est le plus punk sur la question ce matin en donnant la parole aux… Républicains britanniques ! Crime de lèse-majesté !

Il y a d’abord le possible nouveau leader des travaillistes, Jérémy Corbyn, qui est un anti-monarchiste. S’il est élu, écrit Florentin Collomp, le correspondant du Figaro à Londres, s’appuyant sur l’avis d’un historien, « on franchirait le Rubicon ». Corbyn serait « le premier leader travailliste à aborder la question de la réduction du rôle de la monarchie ».

Et puis le Figaro donne la parole à Graham Smith, directeur d’un organisme intitulé « Republic », un organisme anti-monarchique. « Nous ne cessons de croître depuis quatre ou cinq ans, nous sommes entendus au Parlement, invités dans les médias », raconte Graham Smith. « 10 à 12 millions de Britanniques sont d’accord avec nous. Quant à la grande majorité des gens, ils n’ont rien à faire de la monarchie ».

« Quand Elizabeth mourra », prévoit un autre militant antiroyaliste, « le moment sera venu de refermer la page de ce système féodal non compatible avec la démocratie ».

C’est dans Le Figaro ce matin. Et donc Elizabeth encore bravo !

Et on poursuit avec les évidences et le retournement des évidences…

D’abord l’évidence peut-être, une évidence à rappeler et à chiffrer, avec le rapport d’Oxfam France, l’ONG Oxfam France, dont parle l’Humanité ce matin. Un rapport sur la pauvreté et sur les inégalités. « Depuis 2010, les rentrées fiscales au sein de l’Union européenne ont retrouvé leurs niveaux d’avant la crise », nous dit ce rapport. Mais les politiques notamment fiscales empêchent une bonne redistribution. Le rapport souligne l’importance des groupes de pression liés à la finance au sein de l’Union. « Entre 2013 et fin 2014, les fonctionnaires de la Commission européenne ont en moyenne plus d’un rendez-vous par jour avec un lobbyiste du secteur financier ». Pour aller plus loin sur le commentaire de ce rapport sur la pauvreté signé par Oxfam France, on se reportera donc à L’Humanité…

Mais pour ce qui est du retournement des évidences, il y a cette carte blanche dans Le Monde daté d’aujourd’hui.

Carte blanche à Angela Sirigu directrice de recherches au Centre de neuroscience cognitive à l’Université Lyon 1. A la première page du supplément Sciences et médecine du Monde, elle nous explique tout simplement qu’il faudra peut-être bientôt remettre en cause l’évidence de nos souvenirs…

On a déjà réussi à réveiller artificiellement le « souvenir » d’une sensation douloureuse chez la souris, nous dit-elle. Et il y a peu temps, deux chercheurs du CNRS, Karim Benchenane et Laure Rondi-Reig « ont montré qu’il est possible d’implanter dans le cerveau un souvenir artificiel ».

Plus précisément, il s’agit par exemple de coupler la sensation d’un souvenir à un lieu qui n’a au départ rien à voir avec ce souvenir. Et ça se passe en particulier pendant le sommeil, ce moment où le souvenir se « consolide », à travers un moment de ce qu’Angela Sirigu appelle un « replay neuronal ».

« Les chercheurs ont eu l’idée de coupler la réactivation de la trace mnésique durant le sommeil à la stimulation d’une autre région cérébrale connue pour être le siège du plaisir et de la récompense », écrit donc la scientifique dans Le Monde.

« Le résultat spectaculaire de cette expérience et que la souris a développé une préférence pour un endroit bien précis de son environnement, comme si ce lieu était désormais lié au souvenir d’une sensation agréable ». Angela Sirigu parle alors des pistes de traitement qui découlent de l’expérience pour les maladies neurodégénératives.

Mais on se rend compte aussi que la manipulation de la mémoire devient une chose concrète. Et donc la manipulation de ce qu’on croit être la réalité.

Vous pensez sans doute que vous venez d’écouter la revue de presse alors que, contre toute évidence, si ça se trouve, on vient de vous l’implanter dans le cerveau…

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