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Changement de focale

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« Toutes les idées sont en débat sur France Culture » c’est le thème de cette journée spéciale, mais il y en a aussi beaucoup dans les journaux ?

La réflexion intellectuelle voisine tous les jours avec l’actualité dans les pages tribunes et débats de nos quotidiens et de nos hebdos… Et ça permet de changer de focale, dans le traitement de l’actualité…

C’est vrai par exemple avec la grande page des Echos ce matin, où l’on trouve un entretien avec François Héran, ancien patron l’Ined, l’Institut national d’études démographiques où il est toujours aujourd’hui Directeur de recherches…

migrants afghans sur une plage grècque
migrants afghans sur une plage grècque Crédits : Reuters

« Sur les réfugiés, l’Europe doit changer d’échelle et d’approche », dit-il - et quand un démographe dit ça, on est curieux de la suite… « La convention de Genève de 1951 sur le droit d’asile est exigeante », poursuit-il. « Le demandeur doit démontrer qu’il est personnellement exposé à la persécution. D’où de laborieuses enquêtes au cas par cas pour différencier la demande d’asile de la migration économique... »

« Manuel Valls a beau se cramponner à cette distinction, elle est inadaptée aujourd’hui », dit François Héran. « Quand vous fuyez un pays où l’économie s’effondre, où les salaires ont été divisés par quatre, où les écoles et les boulangeries sont fermées, vous ne pouvez plus démontrer que vous êtes personnellement persécuté, alors que vous êtes bel et bien un exilé à la fois politique ET économique ».

Et le démographe ajoute : « Le mur mental et administratif qu’on veut dresser entre immigration économique et immigration de refuge n’a plus de sens dans de telles extrémités ».

En matière de migration, « les chiffres absolus impressionnent », explique-t-il aussi à Elsa Freyssenet et Virginie Robert dans cet entretien aux Echos. « Mais en démographie, il faut raisonner en proportion. »

« Pour l’Union européenne, avec ses 510 millions d’habitants, accueillir 1 million d’exilés, c’est seulement croître de 1/500e. »

« Ce qui me frappe », s’exclame François Héran, « c’est de voir à quel point les politiques redoutent les mouvements de population sans avoir la moindre idée des ordres de grandeurs »…

Changer de focale, changer d’altitude, c’est aussi se déplacer dans temps…

Se déplacer, se décaler dans le temps et aussi dire je, même discrètement… Il y a ce texte de l’essayiste Guy Sorman, qui est paru dans Le Monde daté d’aujourd’hui et qui a déjà pas mal circulé sur les réseaux. Il y raconte l’histoire de Nathan, fuyant l’Allemagne et le nazisme dès 1933 se retrouvant presque par hasard en France, après avoir tenté sans succès de fuir aux Etats-Unis ou en Espagne…

Nathan qui rejoint les rangs de la Résistance Nathan dont les 10 frères et sœurs ont tous été assassinés dans les camps de concentration nazi.

« Venons-en à ce qui n’a aucun rapport avec ce qui précède », écrit Guy Sorman après avoir raconté ça. A savoir « la fuite, par millions, des réfugiés de Syrie, d’Irak et d’Erythrée ».

« Sans rapport pourquoi ? », demande-t-il ingénuement ?

« Eux aussi fuient l’extermination ». « Comment, d’ici quelques années, nommera-t-on cette marée humaine qui déferle vers l’Europe ? Comment justifiera-t-on dans nos livres d’Histoire cet exode que les Européens tentent de réduire à une ‘crise’ technique qui exigerait seulement quelques ajustements légaux dans la définition du statut de réfugié ».

« Si Nathan était encore en vie », écrit Guy Sorman, « je ne doute pas un seul instant de ce qu’il reconnaîtrait en ces réfugiés, en Ali, en Ahmed son propre visage, sa propre détresse ».

« Voilà pourquoi Ahmed est aujourd’hui mon frère ou Latifa ma sœur », conclut Sorman. Car Nathan, voyez-vous, était mon père ».

La tribune est à lire page 13 du Monde daté d’aujourd’hui.

Alors bien sûr il y a aussi ceux qui tiennent à faire comprendre qu’ils résistent à la pression, à l’air du temps immédiat c’est peut-être une autre manière de prendre du champ, vous me direz… C’est le cas de la philosophe Chantal Delsol, cette fois dans les pages débats du Figaro. Et qu’a déjà évoquée Jacques Munier dans son journal des idées à 7h moins vingt.

Evoquant la photo du petit Aylan Kurdi, et l’émotion unanime qu’elle provoque, elle estime qu’elle « ne devrait pas nous faire perdre la tête ni perdre notre capacité de raisonnement ».

« Brandir cette photo est une manifestation de bonne conscience », juge Chantal Delsol. « Les médias voudraient nous faire croire, la photo de ce pauvre enfant à la main, que la question politique s’est évanouie devant la question morale. Or c’est faux ».

« Il nous faut viser au plus pressé pour accueillir ceux qui frappent à nos portes (…) et en même temps il nous faut rétablir une politique étrangère raisonnable et courageuse afin d’éviter la continuation ininterrompue de cette vague migratoire dans le futur proche ».

Voilà donc l’urgence – l’urgence selon Chantal Delsol dans Le Figaro.

Il faut savoir pardonner, Thomas…

Oui. Etonnante incise dans le flux de l’actualité et des opinions, dans les pages débat de La Croix, ce matin : une conversation sur le pardon avec Benoît Guillou qui est à la fois journaliste et docteur en sociologie. Et qui a consacré sa thèse de sociologie à cette question du pardon, avec notamment des études au Rwanda.

« Le pardon peut parfois être un acte qu’on cherche à extorquer », dit Benoît Guillou, « mais le pardon peut permettre aussi un apprentissage de la citoyenneté et l’instauration d’une relation de réciprocité » et permettre aussi de sortir de la « vision binaire qui sépare les bons et les méchants ».

« Pour pardonner, il faut se souvenir », dit Benoît Guillou dans ces pages de La Croix, en citant Jankélévitch. Et il conclut : « Le pardon est un processus vagabond et fragile »…

Dans ces pages débats des journaux, donc, on prend du champ… mais on peut aussi se perdre. Se perdre joyeusement, se perdre avec plaisir. Par exemple ce matin, Libération nous initie aux joies de la physique quantique « qui décrit le comportement des entités physiques à l’échelle des particules élémentaires »…

C’est un article de l’astrophysicien Aurélien Barrau. Celui-ci nous demande ainsi d’admettre que « certaines particules sont comme douées l’ubiquité et peuvent se trouver dans plusieurs lieux ou plusieurs états à la fois ». Il nous rappelle l’expérience du chat de Schrödinger, où un chat pourrait être à la fois mort ET vivant – je passe un peu vite sur les détails.

Il nous affirme que, étant donné ces deux états concomitants (mort ET vivant), « les mondes parallèles pulluleraient ».

« Peut-être que ces univers multiples n’existent pas et constituent-ils une impasse épistémologique», nuance quand même Aurélien Barrau. « Mais il serait regrettable de les balayer d’un revers de main ». Je vous renvoie à l’article, page 24 de Libé. Je vous avoue que je ne suis pas sûr d’avoir tout compris au propos de cet astrophysicien, d’autant que je l’ai assez salement résumé ici.

Mais ceci pour parler du plaisir à l’ouverture des possibles dans les faits bruts. La complexité nous assaille. Et la résistance face à elle n’est sans doute pas de croire qu’on va y mettre de fin ou de choisir de l’ignorer. Mais c’est peut-être de faire preuve d’une certaine constance dans sa contemplation active. Les journaux ça peut aussi servir à ça.

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