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Contre-pied et vieux repères

5 min
À retrouver dans l'émission

par Thomas Baumgartner
'Il y a des surprises dans la presse…'

La surprise est au coin de la rue. Au coin de la page aussi. L’inattendu. Le contre-intuitif…Disons qu’il y a des choses auxquelles on ne s’attend pas a priori… Une surprise, c’est Joey Starrle chanteur et comédien dans un coin de la Une des Echos, le quotidien économique plutôt habitué à mettre sur sa première page des courbes avec abscisses et ordonnées… Cette figure de Joey Starr nous renvoie en pages intérieures des Echos où on apprend que Naïve (le label de musique Naïve) label indépendantest en discussion pour un rachat par une Major de la musique. « Naïve, le plus célèbre des labels indépendants de musique française, a signé Carla Bruni ou Benjamin Biolay et a compté le banquier Edouard Stern parmi ses investisseurs de départ en 1998 », nous rappelle-t-on. Patrick Zelnik, le patron de Naïve, ajoute que « son groupe investit sur le long terme et a signé Joey Starr (le voilà donc) et une artiste avec un énorme potentiel comme Jeanne Added ».Le long terme, c’est là tout l’enjeu de l’affaire, semble-t-il.« Si les banques jouaient leur rôle qui est de financer la croissance, je pourrais rester indépendant », dit Zelnik. « Aujourd’hui, c’est difficile de mobiliser les capitaux de long terme pour une entreprise dont le modèle économique est le développement culturel durable ». « Les succès qui avaient propulsé le chiffre d’affaires de Naïve près des 30 millions d’euros ne se sont pas encore reproduits », lit-on. « Si un rapprochement avec BMG, filiale du groupe allemand Bertelsmann, Sony ou Warner se concrétisait (Universal ne serait pas autorisé à faire acte de candidature, car il a repris récemment EMI) si un tel rapprochement se concrétisait, donc, dans les prochaines semaines Naïve serait le 2e grand indépendant hexagonal à jeter l’éponge dans une industrie du disque difficile pour les petits acteurs, après ‘Atmosphériques’, racheté par BMG en octobre. »

'La surprise, c’est aussi une question de moment…'

Oui c’est la toute fin de l’année, propice ici même et ailleurs, aux bilans des mois écoulés et aux perspectives… Et dans ce contexte, Le Parisien-Aujourd’hui en France, nous surprend aujourd’hui parce qu’il donne une densité étonnante au mot. Le mot l’unité essentiel d’un journal. Le Parisien-Aujourd’hui en France liste « les 12 mots qui ont fait 2015 ».Et c’est moins l’article aujourd’hui qui fait sens dans le journal que cette unité essentielle : l’unité-mot. Parmi ces unités-mots de l’année, on voit « Grexit » : qui nous replonge dans la première moitié de l’année. Le Grexit qui qualifiait la possibilité pour la Grèce de sortir de la zone euro. Il y a aussi « Uberisation », lié à la firme de VTC Uber, les voitures avec chauffeur.« Fin 2014, dans une interview au Financial Times, Maurice Lévy, patron de Publicis, lâche : ‘Tout le monde a peur de se faire uberiser‘», rappelle Le Parisien.Une manière de « résumer cette crainte de voir les nouvelles technologies faire disparaître des pans entiers de l’économie en réécrivant les règles fiscales et sociales qui organisent notre société ». Les Voitures avec chauffeurs contre les taxis, donc. AirBNB contre les hôteliers. Amazon contre les libraires.. (même si tout ça existait déjà l’année dernière…) Et puis il y a aussi le mot « Déradicaliser », dans cette liste du Parisien. « On abuse de verbe en re- ou en ré- comme ‘réinventer’, ‘redémarrer’, et en dé- comme ‘déradicaliser’, ‘dédiaboliser’… », dit une linguiste au Parisien.Comme s’il s’agissait d’ordonner, de ranger… « Un monde se défait et se recompose », dit-elle. « En laissant l’impression que rien n’est à sa place ». On apprend aussi un peu plus haut que le mot « urgence » renvoie étymologiquement à une pression exercée par un corps sur un autre.Et que le mot « colère » est issu de la médecine médiévale et désigne initialement la souffrance corporelle… Le corps (le nôtre et celui de la société) voilà ce qu’on trouve donc derrière certains mots de l’année…

La surprise et le contre-pied à l’attendu il se trouve aussi dans cette série de Libération dont on a déjà parlé les jours précédents…La série Bulle d’air. Une série de contributions d’écrivains et de philosophes autour d’un terme qu’on pourrait dire « inactuel ». 2015 a été très dur. Libération veut proposer de la légèreté. Et c’est l’occasion de dire que oui les journaux sont aussi faits pour ça. Pour faire varier le rythme et la focale. Pour ce pas de côté, pour ce contre-pied. Le thème des 3 pages Bulles d’air aujourd’hui, c’est le rire. Il y a un texte de Frédéric Shiffterqui nous ramène aux origines de la figure de l’humoriste « un lettré qui maîtrise les subtilités de la langue, use de l’ironie et montre un rien de cruauté morale ». Rappeler les vertus de l’ironie en cette fin d’année, voilà qui est précieux… En face de la tribune de Schiffter, il y a un texte du comédien Vincent Dedienne…Qui nous propose de « faire la nique à notre vague à l’âme ».Pour cela, premier point : « Evitez les bêtisiers de Noël », écrit-il. « On pense que ça nous fait rigoler de revoir pour la 40e fois Bougrain-Dubourg se faire becter l’oreille par un pingouin, mais insidieusement, ça nous achève »… Il a raison, Vincent Dedienne. Il faut se méfier de l’insidieux, se méfier de ce qui est caché derrière la fausse habitude…Et d’une certaine manière il faut chercher en soi son propre contre-pied pour continuer d’avancer…

'Le contre-pied qui est aussi dans le Figaro…'

Il a l’art du paradoxe, le patron de CNN International, interviewé par Enguérand Renault, dans les pages Médias du Figaro. « CNN International, filiale de CNN, a 30 ans. Qu’est-ce qui a changé dans la manière d’informer le public depuis votre lancement ? », demande le journaliste à Tony Maddox.Réponse : « A bien des égards rien du tout ». Mais bien sûr, depuis 1985, s’il y a un domaine qui est resté le même, c’est bien l’information et la circulation des images et de sons… Bien sûr, Tony Maddox n’est pas dupe de sa propre réponse.« La transmission a évidemment changé », reconnaît-il. « Mais au cœur de tout cela, les principes de base pour connaître la vérité et raconter l’histoire sont exactement les mêmes, et pour nous ils le seront toujours ». Ce qui a changé néanmoins c’est que CNN International « a dû depuis 30 ans se préoccuper davantage de la sécurité de ses équipes ». « Les journalistes sont aujourd’hui des cibles », dit son directeur. « Il y a des histoires extrêmement importantes qui sont désormais presque trop dangereuses à couvrir »… On entend là les termes dans ces propos de Tony Maddox : CNN couvre des « histoires », et ces « histoires » amènent à la « vérité »… Là où il achève de se montrer plus malin que son premier propos paradoxal sur l’immuabilité de l’information depuis 30 ans tendait à nous le faire croire, c’est quand Tony Maddox parle des réseaux sociaux. Twitter, Facebook : « Nous faisons partie de cette conversation », dit-il, « et nous continuerons à être impliqués ». Le terme est intéressant : « la conversation ». L’information, pour lui, c’est une histoire, c’est une quête de vérité, donc mais c’est aussi une conversation avec le public. Et voilà comment on actualise une définition… « Les chaînes de télévision vont-elles être remplacées par des notifications sur les mobiles ? », demande aussi le journaliste du Figaro. Réponse implacable du directeur de CNN International :« Certains ont prédit la disparition de la télévision, mais vous n’avez qu’à regarder la quantité d’argent que les gens dépensent sur les chaînes de télévision pour voir qu’elle a encore de beaux jours devant elle ». Vieux repères pas morts… On comprend ainsi dans la presse ce matin qu’il y a des limitesau paradoxal au contre-intuitif et au surprenant.

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