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Discordance des temps

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Un an déjà depuis les attentats de Charlie Hebdo et de l'Hyper Casher, mais seulement deux mois depuis ceux du Bataclan et des terrasses parisiennes. Cette semaine de commémoration nous rappelle cruellement à quel point, l'an passé a été celui de la fin de la "fin de l'Histoire".
Ce matin, alors que de nombreux journaux consacrent leur Une aux attentats de Charlie Hebdo et de l’Hyper Casher… « Un an après »… c’est le surtitre du numéro spécial de Charlie qui sort aujourd’hui en kiosque… Un an déjà depuis le 7 janvier 2015… et seulement deux mois depuis les attentats du 13 novembre… il y a comme un bégaiement, une répétition tragique qui confère une certaine étrangeté à cette commémoration des attentats aujourd’hui alors que les morts du Bataclan et des terrasses parisiennes sont encore si proches dans nos mémoires…

numéro "Un an après" de Charlie Hebdo
numéro "Un an après" de Charlie Hebdo Crédits : Reuters

Plusieurs éditorialistes tirent ce matin le bilan de l’action gouvernementale en matière de lutte contre le terrorisme depuis ces attaques… et avec une sévérité certaine sous la plume d’Yves THREARD, dans le Figaro, qui estime que « ce n’est que 10 mois après les drames de Charlie Hebdo et de l’Hyper Casher que le pouvoir socialiste a compris qu’il lui fallait passer à l’action, arrêter de faire semblant. Etat d’urgence, contrôle des frontières, déchéance de nationalité, procédure pénale renforcée, sécurité accrue dans les gares… tout ce qu’il prétendait politiquement incorrect, au nom de ses principes, ou impossible à appliquer, au regard du droit, devenait nécessaire et envisageable. »

Plus mesuré, Michel URVOY dans Ouest France, à la question « A-t-on tiré les leçons des massacres, un an après ? » répond : « Le terrorisme nous a sans doute fait prendre conscience de nos fragilités, voire de nos fractures. (…) mais un an après Charlie, deux mois après le Bataclan, on a paré au plus pressé. C’est le drame de la politique : l’opinion exige qu’elle aille vite, alors elle se jette sur les symboles. Le réalisme conduit à admettre qu’il faut du temps, une génération sans doute, pour inventer une laïcité, une démocratie plus représentative, pour adapter l’Education Nationale, pour reconstruire le socle d’une union. »

« Certes, nous subirons encore des agressions », estime, réaliste Jean LEVALLOIS dans la Presse de la Manche… et il n’est pas le seul… « Le risque zéro n’existe pas », concède également Yves THREARD… « Nous avions cru qu’un seul attentat pouvait fédérer un pays, résume Yves HARTE dans Sud Ouest. Nous étions naïfs. Nous changerons, certes. Mais après beaucoup de souffrances et d’épreuves à venir. »

Autre discordance des temps… Y a-t-il eu « répétition » de l’attaque de Charlie, trois mois avant ?

« L’histoire secrète d’une répétition générale »… c’est le titre de cet article du Canard Enchaîné qui laisse, je dois dire, assez pantois… Le journal satirique relate la disparition de ce PV, dans le rapport de police de 52 tomes… PV qui relate pourtant comment, trois mois avant l’attaque de Charlie… un journaliste qui travaille dans l’immeuble d’en face s’est entretenu avec l’un des frères KOUACHI, stationné en face des locaux de Charlie et venu faire du repérage… Il lui aurait même déclaré « C’est bien ici qu’on critique le Prophète ? De toutes façons on les surveille, vous ferez passer le message ».

Le journaliste a même relevé la plaque d’immatriculation du véhicule… mais nulle trace de ce PV donc, dans le rapport final. C’est pour cela que la veuve du policier chargé de la protection de CHARB et tué dans l’attaque a décidé de porter plainte contre X pour homicide involontaire. Pour savoir s’il y a eu des « manquements à des obligations de prudence et de sécurité. »

Y a-t-il eu « répétition de l’attaque » trois mois avant ? L’histoire a-t-elle bégayé une fois de plus, au nez et à la barbe des services de renseignement… En attendant d’en savoir plus dans le futur, restons encore quelques instants dans le présent de la commémoration… « Cette semaine se conclura dimanche sur la place de la République par une grande manifestation populaire, écrit Philippe MARCACCI dans l’Est Républicain. Comme un écho de l’Histoire dont on jaugera forcément la force. »

Et cet écho de l’Histoire, c’est également l’un des prismes d’analyse de ces « un an » des attentats…

Oui c’est la lecture qu’en fait Alain FINKIELKRAUT dans les colonnes du Figaro… dans un grand entretien dans les pages débat, Alain FINKIELKRAUT estime qu’il y a un an, par le slogan « Je suis Charlie », « nous enterrions l’esprit soixante-huitard dont le journal Charlie était l’un des derniers symboles. Faute d’ennemi réel, les enfants et les petits-enfants de 68 tapaient joyeusement sur les flics, critiquaient le système, dénonçaient la répression sous toutes ses formes, célébraient l’individu contre les pouvoirs. Les attentats de janvier ont fermé la parenthèse enchantée de la post-Histoire. La fête est finie : face à un ennemi redoutable, la République est redevenue la chose commune et la France une patrie aimée » toujours selon Alain FINKIELKRAUT.

Et c’est ce postulat de la fin de la « fin de l’Histoire » que défend Alain FINKIELKRAUT qui attiré mon attention ce matin… je ne vais pas vous faire l’insulte de vous rappeler la théorie popularisée dans les années 90 par l’historien américain Francis FUKUYAMA… selon laquelle après la chute des dernières dictatures européennes, il n’y aurait plus aucune entrave au développement du libéralisme et de la démocratie et que la guerre deviendrait, en somme, de plus en plus improbable…

Et en cette semaine de commémoration des attentats, il y a une autre information qui vient corroborer, par un tout autre angle, cette approche… c’est FAVILLA qui le relève dans son billet dans les Echos… billet titré « La Pologne et la fin de l’Histoire »… FAVILLA relève que le problème le plus épineux qui attend l’Union Européenne en 2016… c’est la contagion antidémocratique qui se développe sur son front oriental… « L’évolution de la démocratie polonaise inquiète l’Europe », titre également la Croix… « En quelques semaines, le parti nationaliste au pouvoir a réformé l’organe juridique suprême, le Tribunal constitutionnel pour y placer des hommes à lui, (…) et a fait voter une loi conférant au gouvernement une mainmise totale sur les médias publics ». Le président du Parlement européen, Martin SHULTZ, a comparé cette action à un « coup d’état », rapporte la Croix.

Or le problème, c’est que face à cette dérive autoritaire, en Pologne ou en Hongrie, l’Union Européenne est pieds et poings liés. « Il est beaucoup plus difficile d’exclure un pays de l’Union que de l’y admettre », déplore FAVILLA. Ce qui lui vaut cette conclusion : « Cette dissymétrie entre les conditions d’accession et d’exclusion reflète bien l’esprit des années 80 et 90 : l’entrée dans une Union vivant en paix sous le signe de la démocratie et de l’économie de marché était un aboutissement naturel et irréversible. C’était « la fin de l’Histoire », décrite par FUKUYAMA. Malheureusement, l’Histoire « avec sa grande hache » comme disait Georges PEREC a montré qu’elle ne s’arrêtait pas à cette fin-là. »

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