LE DIRECT

La densité du détail

5 min
À retrouver dans l'émission

Vous avez mis des lunettes grossissantes ce matin ?

Lire la presse, c’est proche d’une activité d’horloger… Tant c’est une affaire de temps et de loupe. Parce qu’il faut dans l’idéal chausser ses lunettes grossissantes pour prêter attention aux détails des journaux. Un des plaisirs du lecteur de presse c’est trouver le détail qui fait l’époque. Chercher et trouver ce qui en un minimum de mots, en un minimum de traits qualifie le moment.

Trouver le coin de page qui comprend toute l’époque en densité. Se dire : je suis là, nous sommes là, nous somme liés, lecteurs ou non lecteurs, par ce qui est écrit là. Il y a là quelque chose que nous partageons, en solidarité.

Willem, le dessinateur Willem, réussit ça souvent dans Libération, et aujourd’hui en particulier : il dessine face à face un CRS et un manifestant d’avant-hier. La symétrie est totale : le CRS tient sa matraque droite, il a le doigt levé. La manifestant (chevelu) tient un panneau bien droit et a le doigt levé, tout autant. Le CRS montre un mot : « sécurité ». Le militant montre un autre mot, sur le panneau : « climat ». Et l’un et l’autre partagent la même bulle qui dit : « C’est l’état d’urgence ». Urgence de l’Etat, urgence du climat, tension à son comble. Impossible de dire mieux en moins de traits ou moins de mots…

Autre détail, autre coin de page, toujours dans Libération, quelques lignes, et une phrase : « Je ne supporte plus les sirènes ». Une phrase écrite par le co-directeur du journal Johan Hufnagel. « Je ne supporte plus les sirènes. Dans la journée, au bureau, bien sûr, mais la nuit aussi. A chaque coup de sirène, même lointain, on revit la soirée des attentats (...) On se surprend, quand il y en a deux qui se superposent, à regarder sur twitter si d’autres partagent, à défaut d’infos, les mêmes questions » . Johan Hufnagel continue : « Je me souviens d’un texte de l’écrivain nord-irlandais Robert McLiam Wilson, publié dans Libé en janvier. Lui qui avait vécu le quotidien d’une ville en guerre espérait que nous n’aurions jamais son expérience, son habitude. ‘J’espère, j’espère vraiment, désespérément, que vous ne finirez jamais par me ressembler’ », écrivait McLiam Wilson.

Et le directeur des Editions de Libé conclut : « Ne pas s’habituer à la peur, à l’état d’urgence, aux policiers et aux militaires partout, aux abus de descente de police, est-ce que finalement, ça passe par ne pas s’habituer aux sirènes et aux hélicoptères » ?

Les détails font aussi de belles histoires qu’on trouve dans la presse…

Exact les détails… qui finissent par tout changer ou presque. Comme le simple désir de retrouver la rivière de son enfance… par exemple. C’est l’histoire que nous raconte Marion d’Allard dans L’Humanité dans ses pages dédiées à la COP 21.

… L’histoire de Daniel Dietmann, maire du village de Manspach, dans le Haut-Rhin, qui a voulu dépolluer la rivière où il allait « pêcher quand il était môme ». C’était il y a près de 30 ans. « Station d’épuration biologique, déplacement des champs agricoles sur les plateaux, végétalisation des berges… Les mesures ont payé », nous raconte-t-on. « Tous les poissons sont revenus », dixit le maire. Celui-ci s’est « naturellement » interrogé par la suite sur la gestion des déchets. « La communauté de commune devient la première en France à mettre en place un système de pesée embarquée. Il s’agit de réduire la part des déchets non recyclables dans chaque foyer via une tarification différenciée. » Plus clairement : « Plus on jette, plus on paye. Et de 320 kilos par an et par habitant il y a 20 ans, le poids des déchets non recyclés représente aujourd’hui à Manspach 76 kilos par an et par habitant », nous explique L’Huma.

Et ce n’est pas fini : « A partir de déchets retraités », Manspach a pu fabriquer des tuiles pour la « rénovation du toit de l’église du village ». Et Daniel Dietmann, le maire, « a derrière la tête aujourd’hui une idée bien précise : profiter de la nouvelle toiture pour y installer des panneaux solaires photovoltaïques afin de couvrir entre autres, les besoins en énergie de la nouvelle mairie ».

C’est donc à lire aujourd’hui dans L’Humanité.

Les détails… Les détails prennent du sens évidemment souvent après coup. Imaginez ainsi que les pompiers soient venus vérifier les normes des installations du Colectiv, ce club de rock aménagé dans une ancienne usine de Bucarest. La Roumanie ne connaîtrait peut-être pas sa « plus grave crise politique et morale depuis un quart de siècle ». C’est ce qu’on comprend en lisant le reportage de Stéphane Siohan dans Le Figaro du jour.

Ce club de rock a brûlé le 30 octobre et a provoqué la mort de 61 personnes. Sara, témoin du drame, « ne comprend pas qu’on ait pu faire entrer des centaines de personnes quand le contrat légal n’autorise que 80 visiteurs et qu’on noie les procédures dans des pots-de-vin », lit-on dans l’article. Et donc : « Alors qu’une commission de sécurité l’exigeait, les pompiers n’étaient jamais venus vérifier les normes d’installation ». La catastrophe a mis en avant des hôpitaux en sous-effectif, mal équipés… Mais « au-delà d’avoir révélé les carences du système sanitaire, le drame du Colectiv a prov oqué un électrochoc dans la société », écrit Stéphane Siohan. « Les Roumains sont descendus en masse dans la rue. A Bucarest, les manifestations culmineront à 35 000 participants. Très vite, la population associe l’administration et surtout la classe politique au scénario du drame ». « Dans la rue, le slogan le plus partagé était ‘la corruption tue’ », raconte un politologue.

Le journaliste du Figaro raconte sa rencontre avec un groupe d’activistes de ce qu’on appelle le mouvement #Colectiv. « Dans la rue, les gens ne savent pas exactement ce qu’ils veulent, mais ils veulent du changement », raconte une des activistes. « En bout de table, son camarade Dragos acquiesce : ‘A ce stade, la Roumanie a besoin d’un reset complet’ ». Un reset , un nouveau départ.

Le conflit en cours en Roumanie est celui qui oppose « la nouvelle Roumanie, celle des 20-35 ans, éduquée, plurilingue, qui a bénéficié de l’ouverture à l’Europe depuis l’adhésion à l’UE en 2007, à la génération de leurs pères et d’une Révolution de 1989 salie dans les boues du postcommunisme de transition ». C’est aujourd’hui la fête nationale roumaine. Pour l’occasion, le Mouvement #Colectiv appelle à une grande marche et au début de la « Révolution du bon sens ». Voilà c’est donc à lire dès ce matin dans Le Figaro.

Et un dernier "détail" pour la route ?

On parlait des coins de page… Dans un coin de page de La Croix, on apprend certaines vertus du champagne. Alain Rémond dans son billet cite les paroles de la chanson de Boris Vian : « Je bois pour oublier tous mes emmerdements ». Boire pour oublier : « On sait maintenant que ça ne marche pas », écrit Alain Rémond. « Selon une étude de l’université de Reading, en Grande-Bretagne, le champagne stimulerait la mémoire, tout ça grâce aux phénols qu’on trouve en masse dans le champagne, lesquels régulent les zones cérébrales responsables de la mémoire spatiale. »

Mais attention, « l’agence de santé britannique tempère : ça marche pour les souris, mais pour les hommes on ne sait pas »… C’est donc un peu tôt pour les conclusions définitives, et de toute façon il est un peu tôt pour le champagne. Mais il faudra savoir se souvenir de cette information…

L'équipe
Production

France Culture

est dans l'appli Radio France
Direct, podcasts, fictions

INSTALLER OBTENIR

Newsletter

Découvrez le meilleur de France Culture

S'abonner
À venir dans ... secondes ...par......