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Laver les mots

6 min
À retrouver dans l'émission

Une revue de presse qui s’affranchit du temps, ce matin…

par Thomas Baumgartner

C’est peut-être beaucoup dire. Mais on peut profiter du fait que l’internet met tout au présent pour s’affranchir quelques secondes de l’obligation traditionnelle de parler de la presse du jour même dans une revue de presse…

En un clic, on a les journaux du jour, mais en un clic aussi rapide, on a pas mal d’archives…

Comme par exemple cet extrait de la revue Vacarme de juin 2008 où le philosophe Peter Szendy, auteur entre autre d’un livre intitulé « Tubes, la philosophie dans le juke box » revenait sur deux titres de Prince… Peter Szendy rappelle que « En 1994, pendant les négociations conflictuelles avec sa maison de disques, Warner, pour la sortie de l’album The Gold Experience, Prince décidait de se faire appeler d’un symbole imprononçable (the love symbol). » « Cet épisode du symbole imprononçable », écrivait en 2008 Peter Szendy, « aura fait de Prince une sorte de logo qui n’est pas loin de ressembler au signe du copyright lui-même (le petit C dans un rond) ». Peter Szendy (dans ce texte issu d’une série sur les tubes musicaux pour la revue Vacarme, donc) affirme par ailleurs que « dans la fantasmagorie du tube, c’est la marchandise musicale elle-même qui parle et chante, qui célèbre et commente son autoproduction répétée à l’infini. C’est elle-même qui nous entraîne dans l’écart de son désir d’elle-même, toujours relancé car toujours différé. » Or, selon Szendy, dans l’album Musicology de Prince (en 2004) « la scène de l’autoproduction du tube est pour ainsi dire retournée ou renversée, comme si la marchandise musicale souveraine voulait avoir le dernier mot : ce n’est plus une scène d’amour, mais une scène de combat. Il ne s’agit plus de mettre en scène le désir du tube dans le tube, ce désir qui le met en mouvement ; il s’agit plutôt d’une sorte de coda qui marquera la propriété musicale, en écho à des paroles qui ont une allure d’injonction judiciaire (don’t you ever touch my stereo, « ne touche jamais à ma stéréo », entend-t-on, après d’autres revendications du type : these are my records, « ce sont mes disques… »). C’est en clôture de la chanson, donc, c’est pour la clore sur elle-même comme une valeur marchande réappropriée que Prince fait défiler, telles des marques déposées de lui-même, des échantillons de ses succès passés : dans l’ordre, If I Was Your Girlfriend, Seventeen Days, Kiss, Sign O’ the Times et Little Red Corvette. Avec cette sorte de dépôt légal de soi, qui vient prendre la place de l’éternelle love story de la « môme » et du « gars » de Boris Vian, la fantasmagorie marchande qui a fait la grande époque des tubes touche à sa fin.

Alors quitte à s’affranchir du temps, affranchissons-nous aussi des supports. Sur Facebook, qui n’est pas encore un support de presse, mais qui est tout de même le grand agrégateur des avis des articles et des émotions, le tout mêlés dans le désordre, on note ce témoignage qui date d’hier soir : « Je me revois en 1987 dans ma chambre de bonne avenue d'Iéna en train de taper à la machine une longue analyse de "Sign O The Times" qui paraîtra dans "Guitares & Claviers". Ce soir, j'ai l'impression que c'était hier. » C’est signé du critique et romancier Arnaud Viviant. Or Arnaud Viviant, on le trouve aussi dans les pages débats du Monde daté d’aujourd’hui… Où il s’annonce comme candidat à la présidentielle. « Comme tout le monde ou presque aujourd’hui, je suis candidat à l’élection présidentielle », écrit-il. « Plus exactement, je suis candidat à la primaire des Français telle qu’Alexandre Jardin, Corinne Lepage et Jean-Marie Cavada l’appellent de leur vœux. Je ne suis pas plus sot qu’un autre ». Il ajoute : « Notre actuel ministre de l’Economie s’en est lui-même aperçu : le pays est traversé par un désir offensif de ‘transversalité’, voire ‘d’horizontalité’, alors même que la gauche et la droite n’évoquent plus guère en son esprit que les mains tatoués de Robert Mitchum dans La Nuit du chasseur. » « Comme un rejet de la pipolisation de la politique, sa dépersonnalisation est aujourd’hui en marche ».« C’est à l’abolition de la classe politique que la majorité des Françaises et des Français appelle aujourd’hui », poursuit Arnaud Viviant dans Le Monde. « A l’anaphore qui paraît si ridicule maintenant que la page est écrite ‘Moi président’, la foule entend bien substituer collectivement un ‘Nous président’. Un ‘nous’ qui, une nouvelle fois dans son histoire, ne serait pas que de majesté ».

Et vous trouvez un écho à ce texte dans une belle double page de l’Humanité ?

Une belle double page parce que consacrée au précieux et pétillant poète Michel Butor. Il est interrogé d’abord sur l’anthologie qu’il publie chez Buchet Chastel, où il présente des textes méconnus de Victor Hugo. Puis son interlocuteur, Nicolas Dutent, lui demande ce que peuvent les mots dans notre époque. « Le langage me semble de nos jours particulièrement inquiétant et ténébreux », lui répond Butor. « Il devient impératif de le transformer » - - et c’est là qu’est l’écho. Dans l’urgence de la transformation. « Nous sommes dans une situation où nous ne savons plus comment décrire la réalité », continue Butor. « Des situations nous laissent pantois. Regardez le problème des réfugiés : on aurait dû prévoir tout ça, mais on ne l’a pas fait car nous ne savions pas et ne savons toujours pas comment en parler. Le journalisme s’efforce de parler un peu mieux de cela, mais il faut prendre le problème de plus loin. » Et toujours Michel Butor : « Comme en sciences, il faut de la recherche fondamentale, quotidienne, sur le vocabulaire qu’on emploie. De grands détours dans l’histoire et la géographie sont nécessaires pour comprendre ce qui se passe dans la commune où l’on réside, la façon dont les voisins vivent et pensent »… Par ailleurs, dans cet entretien à l’Humanité, le poète et essayiste dit de Victor Hugo, aux textes duquel il consacre donc son dernier livre en date, qu’il l’a « encouragé dans toutes sortes de directions », affirmant un rapport à l’œuvre qui a peu faire de la disparition de l’auteur. L’œuvre elle-même s’affranchit de la disparition de l’auteur. Ainsi, le travail dessiné de Victor Hugo, bien présent dans le livre de Butor. « Hugo n’a rien fait pour se présenter comme plasticien, selon les termes d’ajourd’hui », dit-il. « Il ne se considérait pas comme un peintre, mais faisait de la peinture dans le texte ». « L’œuvre dessinée de Hugo est ainsi posthume, car il ne l’a pas montrée », conclut Butor sur le sujet.

Prince, longtemps après sa mort, encouragera peut-être encore les lecteurs de Libération et ses journalistes en tout cas ceux qui ont signé le long et très complet dossier de Libé consacré ce matin au chanteur disparu. La nouvelle de sa mort ayant été officialisée plutôt tard dans la journée d’hier, on se dit que ça a dû être un défi de rédaction et de bouclage… Derrière une Une élégante et muette Libé fait le tour de celui qu’elle qualifie de « lilliputien mégalo à talonnettes, guitar hero froufrouteux, showman funk en rut, visionnaire sonique perfectionniste et paranoïaque », mais aussi de « générateur de légendes urbaines ». Guillaume Gendron dans son article d’ouverture rapporte les propos de la chanteuse et contrebassiste Esperanza Spalding, qui a travaillé avec lui, et qui affirme : « On est tous des homo-sapiens, mais lui, il est autre chose ». Dans un encadré du même dossier de Libération, on apprend que Prince bien qu’ayant été un des premiers artistes d’envergure à se saisir du web considérait qu’internet était une chose dépassée. « Internet, c’est fini », a-t-il dit dans une interview. « Je ne vois pas pourquoi je devrais donner mes nouveaux morceaux à Itunes ou quelqu’un d’autre. Internet, c’est comme MTV. A un moment, MTV était à la mode, et puis c’est devenu complètement has been. »

On peut se demander si Vincent Bolloré a utilisé les mêmes mots que Prince hier lors de l’assemblée des actionnaires de Vivendi. Une réunion qui fait la Une des Echos ce matin, qui titrent : « Bolloré n’exclut plus la fermeture de Canal Plus ». Le patron de Vivendi trouve-t-il Canal Plus has been ? En tout cas, « selon lui, on pourrait imaginer un groupe Canal Plus avec Canal Overseas, Canal Sat , les chaînes gratuites D8 et D17, StudioCanal, mais sans la chaîne cryptée elle-même et ses cinq déclinaisons. » « Il n’est pas question que les 6 chaînes françaises Canal continuent de perdre 410 millions d’euros en résultat net opérationnel, a expliqué Vincent Bolloré » - c’est ce qu’on lit en pages intérieures des Echos. « Le retour à l’équilibre de Canal en France dépendra en grande partie de l’accord (en cours de montage) avec la chaîne BeIn Sports ». « ‘Si on ne peut pas avoir BeIn Sports, on ne pourra pas financer indéfiniment les pertes des chaînes de Canal’, a alerté Bolloré en direction de l’Autorité de la concurrence, des fans de foot, mais aussi du milieu du cinéma dont Canal est le principal bailleur de fonds », écrit Nicolas Madelaine. Tout en considérant qu’on est tout de même encore loin du « séisme » dans le paysage audiovisuel français que représenterait de la fin de la chaîne cryptée.

Et vous terminez là-dessus ?

Non. Mieux vaut revenir sur la parole du poète, celle de Michel Butor dans l’Humanité. « Il y a des mots qui ont complètement perdu leur sens et veulent dire n’importe quoi. Prenez le mot libéral qui dit tout et son contraire. Si ce mot est tellement utilisé dans les discours politiques, c’est qu’on peut y mettre ce qu’on veut. Il y a un travail urgent à faire pour laver les mots, les délivrer de cette énorme pollution qu’ils entraînent avec eux ». « C’est pourquoi », dit Michel Butor… « C’est pourquoi il est si utile de faire de la littérature, de la poésie, et des beaux-arts ».

Bonne journée !

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La Séquence des partenaires : Vendredi 22 avril 2016
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