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Saturations

6 min
À retrouver dans l'émission

Des effets de la saturation d'images et de discours sur les réfugiés, notre position individuelle face à cette saturation, les vrais chiffres de l'asile contre les discours populistes et l'externalisation de notre mémoire.
Je ne vous parlerai pas du scandale VOLKSWAGEN, qui est pourtant largement commenté dans la presse ce matin, pour deux raisons : tout d’abord, parce que je tiens à vous éviter les calembours à répétition dans le champ lexical de la voiture, les « coups de frein », les « méchantes embardées », les « changements de braquet » et autres « sorties de route »… et croyez-moi, il y en a en abondance ; mais ça, c’est la raison vénielle.

L’autre raison, ce sont les réfugiés. Vous allez me dire, encore les réfugiés, on ne parle que des réfugiés… eh bien justement, c’est ça qui me taraude.

D’une part, parce que compte tenu du vacarme médiatique de ces dernières semaines, il y a une aporie sur cette question des réfugiés : il faut en parler, mais on ne fait qu’en parler, comment donc en parler ?

Or, précisément, la presse française en parle, toujours, mais moins… ou de façon moins visible, il faut plonger à l’intérieur des journaux pour trouver les articles qui traitent de la question.

réfugiés afghan souffrant d'hypothermie
réfugiés afghan souffrant d'hypothermie Crédits : Reuters

Pour autant, nous sommes tous : vous, moi, les auditeurs, nous sommes tous saturés, jour après jour, d’images et de discours, d’images toutes aussi pénibles les unes que les autres. Ces enfants en larmes, qui hurlent sur les quais de gare bondés, ces femmes qui pleurent épuisées sur la route, ces pères le visage en sang qui se font gazer et frapper par les forces de police aux frontières.

Il y a la violence insoutenable de ces images qui nous submergent, et il y a la violence insupportable des discours, de la surenchère de la démagogie politique : le maire de Béziers qui va expliquer à un réfugié syrien, devant les caméras, qu’il n’est pas le bienvenu chez lui, « dont l’obsession est de dresser des barbelés mentaux autour de sa ville » selon Alain REMOND dans la Croix. Marine LE PEN qui conseille à Anne HIDALGO de porter le voile, après que la maire de Paris a souhaité aux réfugiés qui arrivaient dans la capitale « bienvenue », via un tweet en arabe… raconte Jean ROUAUD dans sa chronique dans l’HUMANITE. Et puis il ya les militants du parti les Républicains, de la droite dite « gouvernementale », donc, qui approuvent à plus de 90% les propositions très dures de Nicolas SARKOZY sur l’immigration, peut-on lire dans Médiapart, qui titre « le noyau dur des Républicains plébiscite le programme du FN ».

Reste donc cette question de notre rapport individuel à cette question des réfugiés

Oui, « les réfugiés et nous » titre d’ailleurs FAVILLA dans sa chronique quotidienne des Echos.

« La tragédie des réfugiés enlise les responsables politiques dans les contradictions, entre l’accueil humanitaire d’un côté et la protection de ses citoyens de l’autre. Il ne serait pas équitable de critiquer ces embarras, estime FAVILLA, il est aussi celui de chacun de nous, notre mouvement spontané de compassion pour la vie brisée de ces malheureux se heurte aussitôt à la peur qu’ils dégradent la nôtre en s’installant chez nous, écrit l’éditorialiste »

Alors à ce second terme de l’équation, à cette crainte de l’invasion réactivée par les discours réactionnaires, et pour en finir avec les billevesées de Marine LE PEN et consorts, il suffit d’ouvrir le Parisien ce matin, page 6. L’article s’intitule « Pourquoi les Syriens boudent la France ». On y apprend que contrairement aux discours alarmistes que l’on entend, ce trimestre, le nombre de personne à avoir demandé l’asile en France est en recul de 1% par rapport au début de l’année.

On y apprend également que parmi les 15 000 étrangers concernés… quasiment aucun syriens ou irakiens. Les trois premières nationalités sont le Kosovo, le Congo et le Soudan.

Pourquoi ça ? Eh bien contrairement aux idioties répétées en boucle sur les plateaux télés et sur les estrades des meetings politiques, la France n’est pas le pays le plus attractif pour la générosité de ses prestations sociales par exemple. Au contraire. Plus de 10% de chômage. Des capacités d’hébergement dérisoires, qui conduisent les gens à vivre dans des squats ou à la rue. Une classe politique très ouvertement hostile… et surtout, l’impossibilité de travailler pendant tout le temps de l’examen du dossier de demande d’asile – demande qui prend en moyenne neuf mois. Ce qui devrait conduire la France à recevoir, dans ce contexte d’afflux « massif »… 65 000 demandes d’asile d’ici la fin de l’année… c’est autant que l’année dernière. Fermez le ban.

Ce qui nous amène à cette question, pour conclure : aurons-nous encore besoin de notre mémoire ?

Ma foi, la mémoire de l’histoire contemporaine, ce serait déjà pas mal pour s’épargner une partie des discours sus-cités… mais ce n’est pas de ça dont il est question.

C’est un passionnant article à lire dans Les Echos : après l’invention de l’écriture, puis de l’imprimerie, la révolution numérique nous amène à la troisième grande ère « d’externalisation de la mémoire » de l’histoire de l’humanité.

Nous confions tout, de plus en plus, à ce que Michel SERRES qualifie de « prothèses mémorielles ». Plus besoin de se souvenir de l’endroit où on a garé sa voiture, des anniversaires ou conseils de lecture donnés par les amis au cours d’un diner… tout est stocké dans notre poche ou dans notre tablette. Or, à force de ne plus faire d’effort de mémorisation, c’est notre esprit critique, notre capacité de création et de mise en perspective qui pourrait, in fine , se trouver menacée ; d’où l’importance non seulement d’éduquer les enfants à retenir, par eux-mêmes, des éléments de notre mémoire collective, mais pour nous aussi, de faire l’effort de ne pas tout confier à notre smartphone.

Et si jamais notre mémoire finissait par nous faire défaut au point tel que nous finirions, dans un futur hypothétique, à oublier les fragrances… et notamment celles de nos proches.

La solution est une fois de plus à trouver dans Le Parisien : « Mettre l’odeur de ses proches en bouteille, c’est possible », grâce à une start-up de l’Eure, KALAIN, qui a développé un brevet qui permet de retenir, dans des flacons, les effluves, la signature olfactive des personnes aimées.

Un article qui a convoqué une vaste quantité de questions en moi… je ne vous en livre qu’une seule : « des effluves des personnes aimées, certes… mais à quel moment de la journée ? »

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