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Spectacle et "story"

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Ce serait la distinction moderne des deux modes de récit du monde. Spectacle et story, pour être précis, puisqu’il s’agit pour commencer des primaires américaines.

Oui, ainsi catégorisées par Philippe Labro, dans la Nouvelle revue française, la NRF, datée du mois de mars. Dans cet entretien, Philippe Labro, écrivain, journaliste, américanophile notoire commence en disant : « La première chose à dire concernant Donald Trump, c’est qu’on s’est gourés. Moi, je n’y croyais pas. Or, le phénomène a duré ». Et Labro analyse : « Trump offre un spectacle que les autres ne veulent pas donner ou sont incapables de donner. Or le spectacle en Amérique est fondamental. Hollywood est aussi important que les porte-avions. »

Mais il poursuit : « Trump donne un spectacle, il n’écrit pas une story. Pour l’instant nous sommes dans le cadre d’un show. Il casse la baraque parce qu’il n’a pas d’inhibition. » Son interlocuteur de la NRF tente le parallèle avec le parcours de Ronald Reagan, mais Philippe Labro ne pense pas ce parallèle valable : « Reagan a œuvré dans le syndicalisme à Hollywood. Ensuite, il devint gouverneur de l’Etat de Californie. Son ascension était programmée, programmable. Sa story n’avait rien de grotesque ». « Je m’aventurerai à dire deux choses contraires », avance Labro. « Soit le film est déjà tourné, et donc Hillary est déjà présidente. Soit rien n’a encore vraiment eu lieu…

Si l’on considère que tout est spectacle, et que l’Amérique est le royaume du spectacle, si l’on considère aussi que la bête médiatique a faim de chair fraîche, une fois qu’ils auront assez mangé de Trump, assez ingurgité d’Hillary, que trouveront-ils d’autre ? »

« Pour l’heure », conclut Philippe Labro, « je m’en tiens à la fille qui triait du saumon en Alaska, et qui, à l’Université, reçut son diplôme de sciences politiques et fut identifiée par ses camarades comme celle qui pourrait ‘devenir la première femme présidente des Etats-Unis’. C’était en 1969. » « La story Hillary est bien plus forte que le lamentable show de Trump ».

Que trouveront-ils d’autre ? demande donc Philippe Labro dans la NRF. 

La réponse se trouve peut-être dans le Figaro du jour, où Laure Mandeville fait le point sur les succès de Bernie Sanders. L’outsider démocrate a remporté ce week-end plusieurs caucus : Alaska, Hawaï et Etat de Washington, face à Hillary Clinton. La journaliste rappelle que « le paradoxe de la course présidentielle est que Sanders (version de gauche de la rébellion anti-élite qui souffle sur la campagne 2016), présenté comme inéligible par sa rivale, apparaît en réalité susceptible de gagner face à Trump avec une marge beaucoup plus grande que Clinton. » La journaliste rappelle quand même que l’espoir de Bernie Sanders aujourd’hui est surtout de se maintenir dans la course jusqu’à la primaire de Californie en juin.

« Je n’arrive pas à comprendre que des étudiantes s’entichent de Bernie », s’emporte John Grisham, dans L’Express de cette semaine. Et le maître américain du polar judiciaire à (gros) succès ajoute : « Comment peut-on être une femme démocrate et ne pas soutenir Hillary ? » Mais le romancier connaît la suite de la story, manifestement. « Tout le monde rentrera dans le rang en novembre », dit-il. « Hillary Cliton est de loin la plus qualifiée. Je l’ai suffisamment fréquentée pour savoir que la personne la plus intelligente de la pièce, c’est elle, où que vous soyez ».

Une autre story à l’américaine qu’on trouve dans les journaux ce matin, c’est celle de Jim Harrison…

L’auteur de Légendes d’automnes est mort hier, donc. A l’âge de 78 ans. Et dans l’application de La matinale du Monde, ce matin, Macha Séry nous donne les étapes et les détails de la story de Jim Harrison. Une anecdote pour commencer : au-dessus de son bureau, il avait placé « un petit morceau de papier où était écrite une phrase que lui avait aboyée un patron de studio hollywoodien : « Tu n’es rien qu’un écrivain ». Mais d’abord il y a ce traumatisme initial, cet œil crevé à l’âge de 7 ans. « Quand vous êtes très jeune, une infirmité comme celle-là vous isole. C’est pourquoi je suis parti dans les forêts, près des lacs et des rivières, loin des gens. Et que je suis devenu artiste ».

Et puis la mort de son père et de sa sœur Judith dans un accident de voiture. « C’est à ce moment-là que j’ai pensé : si une telle chose peut arriver, si les gens qu’on aime le plus meurent comme ça, alors tu peux faire ce que tu veux de ta vie », disait-il. Professeur éphémère, collaborateur de Sport Illustrated, poète, c’est « à la suite d’une chute en montagne qu’il se lance dans le roman », raconte Macha Séry.

La reconnaissance vient avec Légende d’automne.  David Lean et John Huston achètent les droits de certains livres. « Voilà Jim Harrison riche d’un million de dollars après n’en avoir gagné que 12 000 par an pendant une décennie. Il flambe tout en alcool et cocaïne. » Harrison, qui était « tombé amoureux de la France », disait que « le vin lui avait sauvé la vie, lorsque le sentiment de délitement de l’existence l’oppressait ». « On a tort de réduire Jim Harrison aux grands espaces », dit Brice Mathieussent son traducteur, à Macha Séry. « C’est oublier le désir de vagabondage non plus physique mais mental qui caractérise souvent le héros harrisonien »… Voilà donc la story de Jim Harrison…

Son « fabuleux destin », aurait peut-être dit Alain Decaux. 

Alain Decaux, l’historien et académicien est lui aussi mort hier. « Fabuleux destins », c’était le titre stéphanebernien de son tout dernier livre l’année dernière. Alain Decaux n’a sans doute jamais parlé de « story », mais il est bien le pionnier d’un récit de l’histoire, d’un storytelling de l’histoire à la radio et à la télévision. « Il savait raconter comme personne », dit Le Parisien ce matin. « Sans note ni prompteur, il était capable de raconter une heure durant. Toujours au présent et sans jamais oublier de planter le décor ».

« Quarante-six ans d’antenne pour la Tribune de l’histoire sur France inter à partir de 1951 », rappelle Thierry Dague dans Le Parisien. Et jusqu’aux mises en scène géantes de Robert Hossein, avec lequel il a travaillé pour les spectacles « Je m’appelle Marie-Antoinette » ou « Ben Hur ». Parfois il faut aussi interrompre, même momentanément, le récit… « Une langue se nourrit aussi de silences », nous dit un autre académicien, l’écrivain québecois d’origine haïtienne Dany Laferrière, dans un entretien avec Eléonore de Vulpillères, dans Le Figaro. Avec elle, il parle de correspondance, de la langue des politiques, de la langue anglaise…

Et donc, de silence. « Le point de suspension est gorgé d’espoir », dit-il. « C’est la partie immergée de la langue, et elle tend à disparaître dans une fièvre verbale. A la radio, à la télévision, le silence est presque banni. Et pour ne pas rester silencieux, les gens disent parfois le contraire de ce qu’ils pensent. Est-ce pourquoi on entend si souvent cette complainte ? : ma parole a dépassé ma pensée. Au fond, on n’a pas le temps de penser ». Dany Laferrière à lire ce matin dans Le Figaro.

Un coup d’œil au dernier Monde diplomatique pour terminer ?

Oui. Puisqu’on parle de silence, on va parler téléphone d’abord. Avec un article passionnant d’Emmanuel Raoul sur les réalités du « fairphone ». Le Fairphone, c’est ce téléphone mobile fabriqué dans des conditions équitables. A savoir que : « les minerais utilisés dans sa fabrication ne financent pas les milices en République démocratique du Congo ; que l’assemblage se déroule dans des usines chinoises où des inspections permettent de s’assurer de conditions de travail décentes et dont les ouvriers bénéficient d’un fonds de prévoyance ; que la conception du téléphone permet de prolonger son cycle de vie et de réduire son impact environnemental en rendant les pièces de rechange facilement accessibles et remplaçables par les utilisateurs eux-mêmes ». Une forme de petite utopie, qui rencontre aussi des difficultés (il a l’air compliqué de trouver de l’étain « non entaché de conflits », par exemple) mais Fairphone joue « la transparence », nous dit-on.

« Avec un chiffre d’affaires passé de 0 à 16 millions d’euros en un an et demi, et intégralement réinvestis, Fairphone s’est vu attribuer le titre de start-up technologique la plus prospère par la publication spécialisée en ligne The Next Web. Voilà qui adresse un message au secteur : il y a une attente des consommateurs pour des produits tendant plus vers l’éthique ». L’article détaillé est donc signé Emmanuel Raoul, dans Le Monde diplomatique.

Et une image pour terminer ?

Une image dans laquelle on peut entrer. C’est dans ce même Monde diplo de mars, à l’avant-dernière page. Comme un texte arraché aux carnets de John Berger, romancier, peintre et critique d’art. Il raconte sa visite à son ami peintre Rostia Kunovsky, qui habite dans un « ensemble d’immeubles de la banlieue parisienne », nous dit Berger. Il nous parle d’une série à laquelle Kunovsky a travaillé ces dix dernières années. « Imaginez un hélicoptère volant à basse altitude au-dessus d’une banlieue, d’une favela ou d’une zone d’immeubles de quatre à six étages, couvrant une superficie de plusieurs kilomètres, où le tracés des rues est parfois droit et régulier, parfois erratique au gré des terrains vagues et des chantiers de construction ».

« Contrairement à ce qu’on pourrait croire », continue John Berger, « ces tableaux ne sont pas sinistres, ils sont animés par un millier de vies et un millier de solitudes. Nous nous reconnaissons en eux. » Rostia Kunovsky lui montre alors le tableau le plus récent. La plus grande toile. « L’hélicoptère est devenu ange », écrit alors Berger. « Des bulles de souffle argentées pétillantes d’espoir flottent dans l’air. Des couleurs réconfortent le gris des toiles précédentes. Chaque fenêtre carrée des immeubles en dessous est devenue une âme ». « Je suis resté devant sans voix pendant un long moment », dit John Berger dans Le Monde diplomatique. Et au-delà de l’histoire, au-delà du spectacle, il conclut :

« Je suis entré dedans. L’art à ce pouvoir ».

Par Thomas Baumgartner

Chroniques

8H55
3 min

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La Séquence des partenaires : Lundi 28 mars 2016
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