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Surmonter la sidération

6 min
À retrouver dans l'émission

Les jours d'après, comment surmonter la sidération, rendre hommage aux victimes, apprendre à vivre dans ce nouvel état du monde, mais surtout : penser l'après, et penser l'altérité.
Il y a des revues de presse, comme celle-ci, que l’on n’imagine pas devoir faire. Ou plutôt, que l’on craint, que l’on anticipe sans trop y croire, que l’on redoute. Et puis les événements sont là, dans toute leur violence, dans toute la folie qu’ils déchaînent. Et ce matin arrive, ce réveil au milieu d’une nuit de plus sans sommeil, où l’on sait qu’il va falloir affronter cette revue de presse, celle que l’on craignait, celle que l’on n’imaginait pas devoir écrire et qui va maintenant, qui est en ce moment même en train de devenir réelle, à mesure que je vous la lis, qui atteste donc, qui inscrit cette réalité un peu plus encore dans notre champ de conscience.

vendredi 13 novembre, Paris
vendredi 13 novembre, Paris Crédits : Reuters

Ce qui est complexe à appréhender ce matin… c’est la profusion de mots, après la profusion d’images et de discours que nous avons tous absorbés ces derniers jours, rivés à ces voix dans notre radio, à ces images à la télé, à ces éditions dites « spéciales » dans un euphémisme qui frôle l’absurde, à ces flux d’informations, vérifiées ou non, éplorées ou outrageuses sur les réseaux sociaux… A ces discours médiatiques, politiques, sociologiques ou philosophiques que se construisent et s’élaborent alors même que notre pensée, que ma pensée a encore du mal à sortir des brumes chaotiques de la sidération, qu’elle a encore du mal à appréhender ce réel dans toutes ses ramifications, dans toute sa violence, dans toute sa dureté et dans tous ses paradoxes.

Il faut donc lire, absorber les mots, tous ces mots qui ressortent d’une première lecture panoramique de la presse ce matin, ces champs lexicaux qui disent la confusion, la terreur… peur, chaos, mort, menace, guerre… ces mots qui stigmatisent, qui ancrent un peu plus notre angoisse collective dans ce présent qui se déploie depuis vendredi, dans ces « jours d’après » où la vie continue, mais où la vie n’est plus tout à fait la même.

« Ce matin, la vie reprend… Oui, mais comment ? » se demande le Parisien. « La fatigue et la peur sont nichées en chacun de nous, n’attendant qu’un geste brusque, un son pour nous faire sursauter. Pour preuve, le mouvement de panique hier soir place de la République, vidée en quelques secondes de la centaine de personnes qui s’y étaient rassemblées, tandis que les cafés baissaient le rideau sur la rumeur d’un claquement vite interprété comme un coup de feu. »

« Vivre avec la menace », c’est la Une de la Croix. « Quelque chose qui était de l’ordre de l’hypothétique est devenu une réalité atroce qui peut, demain ou après-demain, se reproduire, écrit Guillaume GOUBERT dans son édito. Il faut donc apprendre à vivre avec cette menace. Le mot important ici n’est pas menace, mais vivre ».

Alors aux accents martiaux et ultra-sécuritaire emplis de la certitude de leur bon droit et d’une colère certainement légitime, aux invectives partisanes qui opposent droite et gauche, et fustigent comme Paul-Henri du LIMBERT dans le Figaro « le communautarisme, le différentialisme, le soixant-huitardisme geignard et le droit de l’hommisme sermonneur », on prendra le temps, encore ce matin, de la stupeur et de la sidération devant la mosaïque de visages des victimes des attentats, dans Libération et dans le Parisien… ceux de Djamila et Valentin, de François-Xavier et d’Halima, d’Ariane et d’Alberto, de Mohamed et de Précilia et de tous les autres.

On prendra le temps de lire l’appel d’Alain REMOND, en dernière page de la Croix, qui écrit « bien sûr, il faut analyser, essayer de comprendre, chercher les causes, prévoir les conséquences d’un tel massacre, c’est un travail indispensable. Mais s’il vous plaît, n’oublions pas ces vies fauchées, brisées, sauvagement, absurdement. »

Et pour comprendre et analyser, il y a plusieurs tribunes ce matin Nicolas qui ont attiré votre attention

Oui dans ces journaux quasiment intégralement consacrés aux conséquences politiques, internationales, sécuritaires et économiques de ces attentats… il y a quelques tribunes qui m’ont semblé éclairantes, au sens le plus propre du terme… au sens où ces opinions m’ont permis d’ajouter un peu de clarté à cet état de sidération et à ma compréhension du présent.

Je commencerai par l’interview de Yasmina KHADRA dans les pages culture du Figaro… l’auteur de « l’Attentat » qui déclare, en parlant des kamikazes : « Ils visent le cœur avant l’esprit. Il y a une stratégie derrière tout cela : semer la terreur et le chaos, créer un maximum de désordre. Ces terroristes veulent embraser le monde, ils auront gagné s’ils nous poussent à bout et réussissent à créer la discorde civile. » Yasmina KHADRA qui se souvient des années de plomb dans son pays : « En Algérie, c’était tous les jours le 13 novembre. Il y avait 300 à 400 morts par jour. Pas une seule journée sans deuil ».

Analyse similaire d’Abdenour BIDAR que vous pourrez lire dans Libération : « Ils ont cherché à frapper assez fort pour briser notre unité, pour anéantir ce qui est plus fort que le néant. Et pour cela, ils cherchent à ce que, sous l’effet de la peur et du sentiment d’impuissance, nous nous retournions les uns contre les autres : musulmans contre non-musulmans, et citoyens contre une classe politique dont les terroristes nous disent en substance : « Elle est incapable de vous protéger ». Il faut résister tous ensemble à ces mécanismes psychologiques où l’on cherche à nous entraîner, et pour cela ne pas nous tromper d’ennemi : il est extérieur. Ne tombons pas dans le piège de l’ennemi intérieur qui désignerait le musulman, l’immigré, le réfugié qui vivent ici. »

On lira également avec intérêt le point de vue de Nicolas BAVEREZ dans le Figaro, sous le titre « Faire la guerre sans l’aimer »… Nicolas BAVEREZ écrit « La France doit faire la guerre sans haine mais la faire vraiment et se mettre en situation de la soutenir dans la durée. Cela implique de ne pas effectuer les mêmes erreurs que les Etats-Unis après le 11 septembre 2001, en évitant les amalgames entre les islamistes et les musulmans, terroristes et migrants, ainsi qu’en refusant la logique d’un Patriot Act à la française qui sacrifierait l’Etat de droit au nom de la sécurité. (…) L’unité nationale s’impose, mais elle ne peut consister à valider et reconduire ce qui a échoué. Elle n’a de sens que si elle nous permet de ne pas attendre d’avoir été battus pour modifier notre stratégie. »

Pour conclure, il y a cette analyse de Pierre HASKI sur Rue89 intitulée « Paris-Beyrouth, la compassion à géométrie variable »… analyse dans laquelle le fondateur du site rappelle qu’à la veille des attentats de Paris, la capitale libanaise était frappée par un attentat absolument similaire, revendiqué par DAESH, qui a fait 44 morts et près de 250 blessés… Pierre HASKI explique qu’il y a « dans le jargon journalistique, une « loi » bien connue, celle du « mort kilomètre » une règle qui veut que deux morts dans un accident de métro à Paris ou Londres pèsent plus lourd que 100 morts dans un accident de train à l’autre bout du monde. (…) Appliquée au terrorisme, cette règle connaît quelques variantes qui montrent que ce que nous considérons parfois comme des « émotions collectives planétaires » sont effectivement à géométrie variable : toutes les victimes du terrorisme ne se valent pas dans la bourse aux émotions, et les terroristes l’ont bien compris en ciblant Paris et ses habitants. »

Pierre HASKI conclut de la façon suivante, et ce sera également ma conclusion : « La légitime compassion des Occidentaux pour « leurs » victimes du terrorisme ne devrait pas faire oublier les autres victimes du terrorisme ailleurs, ni l’introspection sur leur propre comportement, en particulier dans les pays arabo-musulmans eux-mêmes. Ce message de compassion et de solidarité est non seulement « normal », humain pourrait-on dire il est aussi le seul moyen de déconstruire le discours des extrémistes qui dénoncent nos hypocrisies pour mieux couvrir leurs propres crimes. »

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