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Transformations

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Tout est affaire de transformation ce matin. Transformations en cours. Changement d’habitude. Changement de repères…

« Flics en état d’urgence », c’est le titre de l’article de Camille Bordenet dans Le Monde daté d’aujourd’hui. Un article où quatre policiers de différents services décrivent une « routine sous hautes tension », une routine de « surveillance, de contrôles et de fouilles ». Stéphane, officier de police judiciaire d’un service parisien « se souvient de l’épaisse pile de dossiers déposée sur son bureau le dimanche 15 novembre dès 9 heures. Que des perquisitions à faire sans traîner. Et sans mode d’emploi. »

« On est parti dans un flou artistique total », reconnaît Stéphane. Car « si l’état d’urgence existe sur le papier depuis la guerre d’Algérie », rappelle la journaliste, « en pratique, aucun policier ne savait comment s’y prendre ». Les perquisitions, raconte l’OPJ n’ont pas toujours pour but de « trouver forcément quelque chose ». « Ce qui compte, c’est la logique de déstabilisation », dit-il. « Montrer à ces individus qu’ils ne sont pas intouchables, que la police est là, capable de casser leur porte à toute heure ».

Il y a aussi Mathieu, fonctionnaire de la Police aux frontières à Lille, qui a gardé pendant plus d’une semaine sur son téléphone la photo de Salah Abdeslam pour « s’imprégner » de sa physionomie. Et qui parle de la routine des contrôles à la frontière belge. Dans la nuit, notamment, « à scruter les faisceaux lumineux en provenance de Belgique, dans l’immensité noire de l’autoroute A22 ».

Et il y a Yannick brigadier-chef au commissariat de Bobigny. A son propos, la journaliste parle de la « frustration de ces heures à surveiller des lieux de culte et des écoles ». « L’ennui terrible », « le sentiment d’être devenu un vigile, un casseur de porte. Tout sauf un flic ». « Et puis il faut sans cesse refuser des jours de repos et des congés à des collègues, déjà mobilisés à la limite de leurs capacités depuis les attentats de janvier 2015 ». « Il a fallu mettre de côté famille, amis et loisirs ». « On est vraiment à bout », lâche Yannick. Et l’article du Monde conclut en rappelant que tous les agents rencontrés ont une même chose en tête : « l’Euro 2016 qui commence dans trois mois ».

Si la police a désappris à se saisir de l’état d’urgence, nous aurions, nous, collectivement, « désappris à penser la guerre ». C’est ce que dit l’essayiste Jean-Claude Guillebaud dans les pages débats du Figaro ce matin, où il répond à Vincent Trémolet de Villers.

« Depuis la Libération, toute notre vie s’est construite sur l’idée que la paix était l’état naturel des sociétés. Aujourd’hui la guerre revient et nous sommes pris au dépourvu », dit Guillebaud. « Nous avons oublié que la violence menace toutes les sociétés du monde. La tâche des gouvernants est d’empêcher qu’elle ne ressurgisse ».

Or, dit-il aussi, « la manière incantatoire, presque obsessionnelle, avec laquelle tous nos hommes politiques, Manuel Valls en tête, répètent ‘nous sommes en guerre’ est ridicule. Elle affole les citoyens quand le devoir d’un homme d’Etat est de rassurer sa population ».

Jean-Claude Guillebaud fait appel au sociologue de la guerre Gaston Bouthoul qui montrait que « même les responsables élus d’une démocratie rêvent, un jour ou l’autre, de devenir chefs de guerre. » Boothoul explique ainsi que « la guerre peut être jubilatoire », et cela vaut aussi pour les journalistes qui la couvrent.

Jean-Claude Guillebaud fait aussi référence à un texte publié il y a deux mois par le chef d’état-major des armées Pierre de Villiers. « Un texte magnifique et très sévère contre les politiques », dit-il. « Pierre de Villiers rappelait dans ce texte que la violence ne suffit jamais et qu’on ne peut pas oublier nos exigences éthiques ». Et Jean-Claude Guillebaud de conclure : « Le soldat qui souffle ces mots à l’oreille du prince : c’est le monde à l’envers ! » A lire dans les pages débats du Figaro ce matin.

La transformation, ça peut aussi être une rédemption…

Celle de Thomas Thevenoud, par exemple. Libération dans sa dernière page nous propose un portrait de l’ancien secrétaire d’Etat au commerce extérieur, démissionné en septembre 2014, 9 jours après sa nomination, parce qu’il négligeait de déclarer ses revenus et de payer ses impôts.

« Il n’y a pas eu d’enrichissement personnel », écrit Luc Le Vaillant, sous la plume de qui Thomas Thévenoud est décrit comme étant « juste une personnalité clivée », caractérisée par une « schizophrénie fourmi-cigale qu’il tente d’élucider en analyse mais que le contribuable lambda se fout bien d’excuser ». Et le portraitiste de Libé poursuit, en considérant que sa tête a roulé « dans la sciure avec celles des autres indélicats d’un quinquennat qui a le tranchant d’autant plus vertueux qu’il est moins à gauche et que la transparence est la nouvelle guillotine ». « Thévenoud fait tout pour se distancier de Cahuzac », lit-on plus loin. « Il est vrai que leurs fautes n’ont rien de commun, sauf un rapport compliqué à l’argent et au risque. Surtout, le secrétaire d’Etat au commerce extérieur serait passé au travers si le précédent Cahuzac n’avait hystérisé le pays ». Thomas Thevenoud se « répare ». C’est écrit donc comme ça sur la dernière page de Libération.

Toujours dans Libé à noter aussi une courte mais très frappante interview du journaliste turc Can Dündar rédacteur en chef du quotidien laïc Cumhuriyet. Il était en prison depuis le mois de novembre, et la Cour constitutionnelle turque a exigé sa libération provisoire.

En réaction, la président Erdogan a menacé de dissoudre cette cour. « La Turquie est-elle encore un Etat de droit ? », lui demande Ragip Duran. « Le président Erdogan veut emprisonner l’ensemble de ses opposants », répond Dündar. « Et il est de plus en plus évident qu’il poursuivra la répression jusqu’à étouffer toutes les critiques. » Et à propos de l’accord entre l’Union européenne et la Turquie sur les migrants, Can Dündar affirme que « cela revient à louer des camps en territoire turc et à fermer les yeux sur l’oppression exercée par le gardien ». Il ajoute : « Tous ceux qui luttent en Turquie pour la démocratie, la laïcité et les droits de l’homme n’oublieront pas ce choix honteux de l’Europe ».

Enfin, la transformation ce matin c’est aussi une transformation de style…

On va parler de foot pour terminer. Et quand le foot perd une idole, alors c’est une des occasions où il peut devenir… littérature, pourquoi pas. Le mythe batave Johan Cruyff est mort hier. Et dans le journal L’Equipe il y a les superlatifs qui se succèdent d’un titre à l’autre : « Il était le jeu » (ça, c’est la Une) et en pages intérieures : « Génie total », « Un roi sans couronne » (Cruyff n’a jamais remporté la Coupe du monde) « Un géant parmi les grands ». « L’aura d’une rock star ».

Mais il y a aussi le style, transformant les échanges de ballons sur rectangle vert en légende lyrique… Voilà les trois premières phrases écrites par Vincent Duluc, depuis Amsterdam, en ouverture de l’Equipe aujourd’hui : « Il y a tout ce qu’il a emporté, ces années 70 dont la moitié est partie avec lui, hier, après que l’autre moitié avait accompagné David Bowie. Il y a, aussi, tout ce qu’il a laissé : le souvenir de la grâce en mouvement, des manières de danseur, les cheveux longs qui se soulevaient à chaque foulée, son maillot à deux bandes à la Coupe du monde 74, son dribble magique qui le voyait faire passer le ballon derrière sa jambe d’appui, ses passes qui inventaient une géométrie nouvelle, ces extérieurs du pied comme une caresse de soie, ce port de tête qui révélait une majesté. Plus tard, dans le costume d’entraîneur qui s’accordait à sa vocation, il y aurait cette vision du jeu sans œillères, cette philosophie de peu de débats, cette fièvre de transmettre mais en gardant le ballon, ces mots pour formaliser une pensée et la répandre, cette façon des idéalistes d’avoir toujours raison, de le savoir, mais de chercher à convaincre parce que la victoire ne suffit pas. »

Thomas Baumgartner

Chroniques

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