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Manifestants contre la loi travail

Tu veux ou tu veux pas ?

6 min
À retrouver dans l'émission

La presse et la classe politique se déchirent ce matin sur l'interdiction ou non de manifester demain contre la loi travail. Un suspense totalement bidon.

Manifestants contre la loi travail
Manifestants contre la loi travail Crédits : Jacky Naegelen - Reuters

Rien de tel qu’un bon débat binaire pour faire couler des litres d’encre… et ce matin, manifestera, manifestera pas… statique, mobile… interdire, autoriser… tout le monde s’en donne à cœur joie pour commenter le spectre de l’interdiction de manifester qui plane sur la journée de mobilisation contre la loi travail de demain…

Un choix binaire qui, a priori, appelle une réponse binaire, simple donc… « L’autoriser ou l’interdire : le choix était pourtant simple, constate Jean-Francis PECRESSE dans les Echos. Dans un Etat de droit, il n’est jamais souhaitable de restreindre la liberté des citoyens de manifester pacifiquement contre ce que bon leur semble, fût-ce contre une loi votée. Il est légitime de pouvoir manifester, donc ce doit être légal. » Fermez le ban.

Et pourtant… pourtant… ce n’est pas si simple… car, comme poursuit Jean-Francis PECRESSE : « comme nul ne l’ignore plus, nous ne sommes plus dans un Etat normal, mais en état d’urgence » ce qui, selon lui, change la donne. Et ce qui fait écrire à Rémi GODEAU dans l’Opinion : « C’est vrai, l’état d’urgence suggère une menace terroriste tout sauf virtuelle… C’est vrai les images de casseurs hors de contrôle instillent un climat de peur détestable… C’est vrai, le jusqu’au-boutisme de la CGT tient davantage de la radicalité populiste que du combat professionnel… C’est vrai, la violence des débordements a de quoi faire craindre à l’exécutif un drame… C’est vrai, cette sortie de crise qui n’en finit pas lasse, fatigue, afflige… Mais enfin, poursuit l’éditorialiste, comment le gouvernement a-t-il pu se laisser enfermer dans ce débat improbable sur une possible interdiction d’une manifestation syndicale, du jamais vu paraît-il depuis 1958 ? »

Une question qui semble légitime ce matin, vu la pléthore de commentaires et de tergiversations autour de l’interdiction ou non, de la manifestation en mouvement ou statique… Dans l’Humanité, Jean-Emmanuel DUCOIN s’étouffe : « Le marchandage entamé hier par la préfecture de Paris – autrement dit l’exécutif en droite ligne – se révèle honteux. L’idée ? Que la manifestation de demain se transforme en un rassemblement statique, comme si le surplace offrait une garantie de sécurité. Bref, une sorte de fan-zone syndicale. Et pourquoi pas un pique-nique au Champ de Mars les soirs de matchs, avec en prime un rabais sur les tarifs des bières estampillées UEFA ? »

Tu veux ou tu veux pas… ou, comme l’écrit Denis DAUMIN dans la Nouvelle République : « Trois pas en avant, deux pas en arrière. Nous en sommes là de cette valse piétinante et exténuée. Comment ne pas lire dans ce blocage entretenu et prolongé une métaphore de la crispation générale figeant le pays ? »

Et dans cette valse à deux temps… tout le monde danse

Absolument, sinon ce serait moins drôle : tergiversations du gouvernement… et tergiversations de l’opposition, tout le monde en cadence… la preuve flagrante dans les pages du Figaro, où le député LR Eric CIOTTI s’indigne, et se moque : « C’est une nouvelle forme de synthèse. On interdit de manifester, mais on n’interdit pas le rassemblement. Comme d’habitude le président de la République est incapable de trancher. (…) Du temps de Nicolas SARKOZY, poursuit-il, on n’a jamais vu ça, le pays était tenu, la loi était respectée. » Eric CIOTTI qui, comme la majorité de ses camarades de parti, se prononce pour une interdiction de manifester…

Oui mais voilà, dans la colonne d’à côté, le même Nicolas SARKOZY en marge d’un déplacement à Berlin déclare : « Je ne crois pas que ce soit raisonnable qu’un gouvernement républicain décide dans un pays comme le nôtre d’interdire des manifestations. » La farce est presque parfaite… presque, parce qu’au vu de l’abondance des commentaires suscités… on pourrait croire que le suspense est réel… or il suffit de lire le Parisien Aujourd’hui en France ce matin pour apprendre que « selon nos informations le scénario d’un compromis autorisant la tenue d’une vraie manifestation se dessinait [hier soir]. » A la place du parcours allant de Bastille à Nation, les organisateurs ont proposé deux autres itinéraires : Bastille place d’Italie, ou Bastille Denfert-Rochereau. « Après une réunion et moult allers-retours téléphoniques entre les services de la Préfecture et les états-majors syndicaux, c’est le trajet Denfert-Rochereau place d’Italie, plus sécurisé qui tenait la corde. »

Voilà voilà. Tout ça pour ça. Avantage notable, outre un encadrement plus facile d’éventuels débordements… un comptage également plus aisé des manifestants sur un trajet plus court.

Or, bien compter, c’est important.

Et j’irais même plus loin, avec la professeure de mathématique Stella BARUK, interviewée dans Libération : « apprendre à compter avec ses doigts, c’est merveilleux. »

Si je vous dis : 23 moins 7 ? Alors… voilà, vous avez tendance à utiliser vos doigts pour faire des soustractions pourtant simples… mais c’est très bien, il ne faut pas en avoir honte. Au contraire. Parce que si nous – les Français – sommes nuls en maths (c’est le classement PISA qui le dit), pour y remédier, il suffit de réhabiliter le comptage sur les doigts… Pourquoi allez-vous me dire ? Eh bien parce que selon Stella BARUK, si nous comptons en base 10, c’est « parce que nous avons 10 doigts. Nous disposons donc d’un formidable outil pour fonder notre numération. (…) C’est un excellent moyen de rendre sensible les dizaines, jusqu’à 70, 80, 90 et 100. Une fois que vous avez vos dix dizaines qui font 100, « cent » devient de la chose pensée, de la chose comprise ».

Et oui, parce que pour Stella BARUK, si nous sommes si nuls en maths, c’est parce qu’on est « supposé proposer aux enfants des exemples [d’apprentissage de la numération] qui s’appuient sur « la réalité ». Mais de quelle réalité parlons-nous ? De celle des adultes. Quelle perception les enfants ont-ils des dépenses d’un ménage ? Elle est nulle. Si on aborde la question trop tôt, quelle idée se font-ils des ordres de grandeurs, distances, durées et toutes sortes de quantité. Ce n’est pas par hasard qu’ils répondent n’importe quoi. »

D’où sa proposition, de revenir au comptage sur les doigts. Plus de problèmes de bidons d’essence tombés d’un camion pour faire des soustractions ou de trains qui se croisent à telle vitesse… « Laissons-les s’amuser avec les chiffres, les nombres, et accéder aux grands nombres qui, peut-être, un jour, selon la vie de chacun, se « rempliront » de sens « concret ».

Et espérer, un jour futur, peut-être, d’obtenir un décompte similaire du nombre de manifestants de la part de la police, et des syndicats, sans avoir besoin de les parquer de façon statique derrière des barrières pour pouvoir les compter… sur les doigts.

Chroniques

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La Séquence des partenaires : Mercredi 22 juin 2016
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