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Vaudeville tragi-comique

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Depuis dimanche dernier, le vaudeville politique tragi-comique qui se joue devant nos yeux fait défiler plusieurs personnages : le félon, le mari trompé et les soeurs duplices.
C’est sur cette posture antinomique, cet oxymore théâtral que je vais tenter de vous dérouler ce matin le contenu de la presse quotidienne… Antinomique, parce que le vaudeville est un genre théâtral a priori comique, en tout cas tout sauf tragique… une comédie sans intentions psychologiques ni morales… or la pièce que joue la classe politique sous nos yeux depuis dimanche a des accents tragiques, et son lot de complications psychologiques, principalement pour les électeurs qui se retrouvent, eux, bien coincés face à des dilemmes moraux.

Marion et Marine Le Pen, "les soeurs duplices"
Marion et Marine Le Pen, "les soeurs duplices" Crédits : Reuters

Or le vaudeville est un genre qui repose sur un équilibre ternaire… trois personnages, le mari, la femme et l’amant, soit un élément perturbateur dans un couple établi… et c’est bien cette équation nouvelle de la donne politique française, l’inscription durable du tripartisme dans un système conçu pour la confrontation de deux grands blocs, et seulement deux, qui complique nettement l’équation… ce qui conduit d’ailleurs Guillaume PERRAULT dans le Figaro à citer Bismarck, qui n’avait pourtant rien d’un auteur de boulevard… le chancelier allemand aurait dit « dans un système a trois puissances, il faut être l’une des deux »… ce qui, vous en conviendrez, n’est finalement pas très loin d’une réplique de Barillet et Gredy.

Et c’est bien ce vaudeville que dénonce ce matin Yves THREARD, toujours dans le Figaro… « Embrassons-nous Folleville ! A la veille du second tour des élections régionales, ce dimanche, la gauche rejoue la énième scène de l’union, comme par enchantement. Le vaudeville de ces retrouvailles est aussi ridicule que pitoyable. (…) Les scènes de ménage, de rupture, de divorce seraient donc à jeter aux oubliettes. Des accords de mandature, assure-t-on, ont été trouvés. Un remariage de la carpe et du lapin, comme on en a souvent vu au sein de cette gauche kyrielle, où les batailles de chiffonniers sont légendaires. »

Alors je me suis pris à imaginer ce ménage à trois, le mari de droite en couple orageux avec son épouse de gauche, et l’amant national planqué dans le placard… avec son lot de portes qui claques, de coups de théâtre et de trahisons rocambolesques… et ce matin dans le rôle du fourbe, du mesquin qui fomente le mauvais coup Jean-Pierre MASSERET, tête de liste socialiste de la région Grand Est qui malgré un score calamiteux, et contre les directives de son parti, a décidé de se maintenir et d’apporter au Front National la victoire sur un plateau. Jean-Louis HERVOIS dans la Charente Libre, lui prédit un destin tragique : « comme au théâtre, il faut au dernier acte mourir en scène pour que le rideau tombe et la page se tourne. On ne décide pas de sa mort. » Michel KLEKOWICKI dans le Républicain Lorrain convoque lui d’autres figures littéraires : « Don Quichotte ou chevalier BAYARD ? C’est l’histoire politique proche qui le dira. » Jean-Pierre MASSERET qui a tout de la figure du vieux félon… « Le spectacle offert depuis deux jours d’un sénateur élu depuis 28 ans accroché au bastingage donne du grain à moudre au Front National qui dénonce les méthodes des vieux partis », pour Alain DUSSART de l’Est Républicain. On a même les répliques et les didascalies : « Rassure-toi PHILIPPOT, je n’ai pas à craindre à ton endroit, avait-il lancé, bravache, à son adversaire de 34 ans, soit 37 de moins que lui ».

Bon mais on n’a pas l’air de rigoler beaucoup dans votre vaudeville Nicolas

Détrompez-vous Guillaume… même si le contexte est effectivement plutôt dramatique, il y a toujours quelques répliques drolatiques qui viennent revivifier le tissu comique de la pièce…

Tenez, je vous en cite une, au hasard… « Passe-moi la salade, je t’enverrai la rhubarbe ». Elle est pas mal, celle-là. Une formule que l’on croirait mal improvisée dans un moment d’égarement sur scène, mais pas du tout. Cette formule, qui traduit de petits arrangements entre amis, a connu son sacre littéraire dans une célèbre tirade de Cyrano de BERGERAC, rappelle Etienne de MONTETY dans Le Figaro. « Et donneur de séné par désir de rhubarbe, avoir son encensoir toujours dans quelque barbe, non merci ! ».

Oui parce que l’expression originale, c’est « Passe moi la rhubarbe, je te passerai le séné »… le séné, c’est une petite plante à fleur jaune qui fut utilisée, naguère comme purgatif, au même titre que la rhubarbe… chez Molière comme le rappelle Etienne de MONTETY, les médecins ont très fréquemment recours à la rhubarbe. Sganarelle (toute ressemblance avec un ex-président existant n’est bien sûr que fortuite), dit ainsi : « Votre vue est à la rhubarbe, la casse et le séné qui purgent toute la mélancolie de mon âme. » Voilà, la rhubarbe et le séné que l’on peut donc prescrire par exemple, contrairement à la salade, au lendemain d’élections difficiles à digérer.

Dernier personnage de votre pièce Nicolas : les sœurs duplices

Oui, vous savez, celles qui se font passer l’une pour l’autre mais qui en fait ne sont pas du tout les mêmes et trompent tout le monde… alors en l’occurrence, ce sont la tante et la nièce… même nom de famille, même blondeur, même triomphe électoral dimanche dernier… même discours… mais pas vraiment… c’est ce que cherche à démontrer Le Parisien ce matin dans sa double page « Cinquante nuances de Le Pen »… le vaudeville vire un peu coquinou comme vous le voyez…

Frédéric VEZARD explique dans son édito comment le Front National se plait à répéter que, contrairement à ses concurrents, il tient un discours clair, sans contorsion ni reniement, mais que cet argument massue ne tient pas.

En effet, d’un côté Marine pioche à l’extrême gauche, de l’autre Marion laboure les thèses identitaires et libérales… Vous trouverez ainsi un tableau comparatif qui montre que, du Nord au Sud, les deux demoiselles Le PEN font le grand écart, voire la girouette à 180 degrés… Quand Marine vante le mérite des ouvriers, des petits et des oubliés, Marion se félicite d’avoir la liste qui accueille le plus de chefs d’entreprises. Quand Marine se veut la passionaria des pauvres qui va « rendre du pouvoir d’achat aux habitants », Marion propose d’augmenter les aides aux entreprises. Enfin, quand Marine drape son discours d’accents laïcards, Marion elle pourfend les djellabas.

Voilà, fin de l’acte 3 scène 6, le vrai visage des sœurs duplices est révélé, l’ignominie de leur projet les chasse hors de la scène sous les huées du public, l’amour triomphe et l’ordre est rétabli. Le rideau tombe. Mais ça, c’est au théâtre. Dimanche, c’est retour à la réalité.

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