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Eric Fiat rend hommage à Aldo Ciccolini

5 min
À retrouver dans l'émission

Il y a un exactement un an, mourrait le grand pianiste Aldo Ciccolini, Eric Fiat lui rend hommage dans la matinale des philosophes.

C’est lui que nous écoutions ici, dans une pièce de Chabrier extraite du disque qui devait être son dernier, qu’il avait enregistré quelques mois avant de mourir, à presque 90 ans, disque qui s’appelle Aspects (au pluriel) Aspects de la valse.

Ce disque… m’avait bouleversé.

Et, parce que sa sortie n’avait pas eu le retentissement que j’aurais aimé, eh bien je voudrais que cette « revue musicale » me soit occasion et d’un hommage, et d’une réparation…

On trouve dans ce disque beaucoup de pièces mélancoliques et nostalgiques, certes – mais on y trouve aussi du charme, le plus extrême raffinement mais aussi de la « gaieté Folies Bergère » comme on disait jadis… Et attention : point question de séparer selon un cadastre bien découpé l’aristocratique et le populaire ! Ciccolini joue ici avec une suprême élégance les valses populaires, et avec simplicité les valses raffinées, un peu comme Jean Renoir nous montrant dans La grande illusion la simplicité du noble officier joué par Pierre Fresnay, et la noblesse du soldat joué par Jean Gabin, une sorte d’aristocrate des faubourgs…

Qu’on écoute par exemple, le début de la valse de Déodat de Séverac ... N’est-ce pas ?

Et puis, dans toutes ces pièces, une élégance presque inqualifiable, ou alors qu’il faudra peut-être un jour qualifier de ciccolinienne tant cet alliage de désespérance et de grâce, de mélancolie et d’humour, de profondeur et de légèreté est singulier et semble lui appartenir en propre.

Et, attention, sans rien de maniéré ! Ciccolini ne ralentit pas certaines phrases dans le complaisant retour sur soi du « l’ai-je bien ralentie ? » comme d’autres disaient à propos de l’escalier « l’ai-je bien descendu ? »). Je dirais qu’il suit les phrases comme la caresse aimante suit les courbes du corps aimé…

Et puis encore, et puis, surtout, cette manière d’explorer les charmes de la nostalgie, les beautés mordorées que fait naître le temps qui a passé.

Les pièces que joue ici Ciccolini, il les avait en effet, pour certaines, déjà enregistrées il y a des décennies. Mais, jouées toujours un peu plus lentement qu’avant, ces valses me semblent avoir, ce que Jankélévitch appelait : l’attrait de l’avoir été, ce que j’appellerais le charme du futur antérieur : comme cela aura été beau ! comme j’aurai aimé cette musique ! Aldo (qu’il me pardonne cette familiarité…) y valse comme Burt Lancaster dans le rôle du vieux Prince Salina dans Le guépard de Visconti : magistrale leçon d’élégance décantée – et tous les Tancrèdes (le rôle que joue, d’ailleurs si bien, le jeune Alain Delon), et tous les Tancrèdes peuvent bien aller se rhabiller !

Ecoutons pour finir, toujours dans la pièce de Chabrier, le retour du thème accompagné d’arpèges : Ecoutez comment sous les doigts de mon pianiste l’arpège cesse d’être une rhétorique pour devenir un aveu bouleversant, chaque note, chaque courbe étant presque donnée à regret, comme regardée pour la dernière fois. ..

Et surtout qu’on ne se méprenne pas ! Rien dans ce disque qui ait la lourdeur « romantique » du « chant du cygne » ! Ciccolini n’oublie jamais d’y sourire ; on y trouve, comme jamais, l’humour, l’amour de la vie, la jeunesse des doigts et du cœur, toujours prêts à s’enflammer !

Tout cela que je vous dis au sujet de ce disque, je l’avais écrit dans une lettre pour Ciccolini, où je lui disais ma gratitude, et mon admiration.

Mais cette lettre, je ne l’ai jamais envoyée…

Elle était sur mon bureau depuis des mois lorsqu’un dimanche après-midi, il y a donc exactement un an – vous savez, un de ces dimanches d’hiver où vient facilement au cœur la mélancolie du dimanche après-midi – eh bien j’apprenne, la mort d’Aldo Ciccolini…

Merci, à France culture, de me permettre aujourd’hui, de la lui envoyer, cette lettre…

Intervenants
  • professeur de philosophie à l'Université Paris-est, reponsable d'un master d'éthique médicale et hospitalière appliquée
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