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Capture d'écran du site Sci-Hub

Alexandra Elbakyan, "Robin des bois de la science"

5 min
À retrouver dans l'émission

Histoire d'une utopie illégale.

Capture d'écran du site Sci-Hub
Capture d'écran du site Sci-Hub

Ce matin, je vais vous raconter une histoire qui, une fois n'est pas coutume en matière numérique, commence au Kazakhstan. On est à la fin des années 2000. Alexandra Elbakyan est étudiante en neurosciences à l'université d’Astana, capitale du Kazakhstan. Pour son projet de recherche, elle a besoin d'avoir accès à des articles scientifiques. Son université n'étant pas assez riche pour payer un abonnement à un gros éditeur de revue scientifique (juste pour donner une idée, l'ensemble des universités de Californie paie chaque année 8 millions de dollars l'accès à la base d'Elsevier, géant hollandais de l’édition scientifique), elle doit payer l'accès à l'unité, soit 32 dollars par article. Payer 32 dollars pour des centaines d'articles qu'on ne va faire parfois que survoler est proprement impossible. Alexandra Elbakyan trouve un moyen, elle les pirate. Et en les piratant, elle découvre qu'elle n'est pas la seule. Elle découvre qu'il y a un nombre considérable d'étudiants et de chercheurs dans le monde entier qui s'adonnent à cette pratique. Les communautés sont plus ou moins organisées (ça passe par des forums, des mailing lists, les réseaux sociaux). Alexandra Elbakyan devient très active dans la communauté scientifique et pirate russophone et décide finalement de rendre tout cela beaucoup plus simple. Elle créé un site, auquel elle donne le nom de Sci-Hub. On est alors en septembre 2011.

Aujourd’hui, à peine 5 ans plus tard, Sci-Hub est devenu un acteur majeur de la recherche mondiale Le site accueille environ 50 millions d'articles scientifiques, qui sont donc en accès libre. Des dizaines de millions de requêtes chaque mois, des centaines de milliers d’articles sont téléchargés.

Mais Sci-Hub est illégal. Elsevier, qui s’estime lésé par l’existence de Sci-Hub (et qui observe que les articles qu’il vend très cher y circule librement) a porté l’action en justice. Le nom de domaine en .org a été fermé en juin 2015, un mois plus tard il est apparu sous un autre nom de domaine et le site est toujours accessible par le réseau anonymisant comme Tor et utilise une application chiffrée comme Telegram pour l’échange de PDF. Et puis, le site est hébergé à Saint-Petersbourg, et on peut difficilement lui couper les vivres parce que les infrastructures sont financées par les dons volontaires de ses usagers.

Le problème est devenu tel que le grand journal « Science » a consacré une longue étude à Sci-Hub, dont les résultats viennent d’être publiés le mois dernier. Cette étude montre que la moitié des personnes sondées (10 000 personnes dans le mondes, appartenant au monde de la recherche) ont déjà utilisé Sci-Hub, et qu'un quart l'utilise de manière hebdomadaire ou quotidienne. Ce qui est intéressant, ce sont le raisons des cet usage. 20% disent que c'est plus simple (de fait, Sci-Hub fonctionne comme un moteur de recherche classique et les articles y sont très bien répertoriés). 25% disent que c'est pour lutter contre les profits gigantesques réalisés par les grands éditeurs (le chiffre d’affaires annuels d’Elsevier supérieur à 2 milliards d’euros, avec des marges entre 30 et 40% selon les années, ce qui reste en travers du gosier de chercheurs, même quand leur université leur permet d’accéder au catalogue de l’éditeur), mais 50% disent que c'est simplement pour des raisons d'accès.

On peut trouver plusieurs morales à l’histoire de Sci-Hub.

La première consiste à y voir du simple vol. C’est la lecture que d’Elsevier et des autres grands acteurs de l’édition scientifique. Légalement, ce n’est pas faux.

On peut voir y voir un acte politique de redistribution, ce qui vaut d’ailleurs à Alexandra Elbakyan le surnom de « Robin des bois de la science ». Et inscrire son combat dans le grand mouvement de l’ « open access », l’accès ouvert à la production scientifique, car après tout, il y a une forme de bizarrerie à vendre très cher à des chercheurs des articles que leurs collègues ont écrits gratuitement, des articles qui ont été révisés par d’autres collègues, gratuitement aussi. Maintenant que ces articles se trouvent gratuitement et facilement en ligne, il est possible qu’à terme, Elsevier et les autres doivent faire ce qu’a dû faire l’industrie de la musique, changer de modèle.

Et puis, il y a une lecture toute bête. Si l’étude de Science a permis de montrer que des chercheurs de tous les pays utilisaient Sci-Hub (Europe et E-U compris), l’activité était très forte dans des pays moins privilégiées : l’Iran, l’Inde, ou même Lybie où, en l’absence d’Etat et de financement, des chercheurs peuvent continuer à travailler grâce à Sci-Hub. C’est là où se loge quelque chose d’assez beau dans Sci-Hub et qui rejoint les utopies numériques si rarement réalisées : utiliser la technologie pour une diffusion désintéressée, collaborative et égale des savoirs.

Ah oui, mais c’est illégal….

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