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"Théo et Hugo dans le même bateau"

Dans un numéro de téléphone, il peut y avoir des histoires de vie

4 min
À retrouver dans l'émission

A propos de "Théo et Hugo dans le même bateau", le film de Martineau et Ducastel, qui l'air de rien, nous disent de subtiles choses sur notre rapport au téléphone.

"Théo et Hugo dans le même bateau"
"Théo et Hugo dans le même bateau"

Je me réjouis toujours de voir apparaître un discours sur la technologie, surtout là où je m'y attends le moins.

Un exemple récent m'a frappé, le film d'Olivier Ducastel et Jacques Martineau « Théo et Hugo dans le même bateau », qui est sorti mercredi dernier dans les salles. Un film qui, a priori, n'a rien à voir avec la technologie puisque Ducastel et Martineau y prolongent leur travail autour du SIDA, qu'ils avaient inauguré il y a presque 20 ans avec « Jeanne et le garçon formidable ». Dans leur dernier film, ils mettent en scène deux homosexuels qui se rencontrent dans un club, qui font l'amour, mais sans préservatif, alors que l'un d'eux est séropositif. Le film raconte la rencontre, le sexe, le passage aux urgences pour une trithérapie préventive, et ce qui se passe entre les deux homme pendant les deux heures que dure cela, presque en temps réel. Une sorte d'hommage à peine voilé au « Cléo de 5 à 7 » d'Agnès Varda. Rien à voir donc avec la technologie. Sauf que.

Sauf que le téléphone est un autre fil rouge du film. D'abord parce que c'est le fait de regarder son téléphone qui scande ces deux heures. Les personnages regardent l'heure sur leur téléphone, elle vient s'afficher en surimpression. Notre temps passe comme le leur.

Les textos que s'envoient les personnages viennent aussi s'afficher en surimpression à l'écran, comme on l'a déjà vu dans d'autres films et séries, car c'est comme ça que nous vivons désormais, avec des couches de réel qui se superposent les unes aux autres, nos conversations numériques formant une de ces couches.

Plus nouveau, le film joue de la temporalité du smartphone. Quand, par exemple, le temps de chargement d'une page web, vient introduire comme un petit blanc dans la conversation. Ce film, et c'est rare, joue de ce blanc, de cette petite gêne.

De la même manière qu'il montre des usages singuliers. Dans la toute première scène du film, un homme s'apprête à entrer la salle du club où les hommes font l'amour. Il est nu. Mais il a gardé son téléphone, il le glisse donc dans sa chaussette avant de rejoindre les corps enlacés. (ce qui m'a permis d'apprendre que dans les clubs gay, on se mettait tout nu, mais qu'on gardait chaussures et chaussettes ; ce qui contrevient au seul conseil que ma mère ne m'ait jamais donné en matière amoureuse : « mon fils, pour faire l'amour, ne garde jamais tes chaussettes »).

Mais, plus intéressant encore, le téléphone est aussi un sujet, une matrice fictionnelle. A deux moments au moins. Quand Théo explique pourquoi son numéro de portable commence par un 07 et non 06. Je n'avais jamais réfléchi au fait qu'un numéro de téléphone pouvait porter une histoire, un morceau de vie. Et bien c'est ce qu'en font Ducastel et Martineau, et c'est très beau.

Et puis, quand, à la toute fin du film, le même Théo s'aperçoit en descendant son escalier, qu'il a laissé son téléphone chez lui et qu'Hugo lui dit en substance : « Non, laisse ton téléphone, je te prêterai le mien. Si tu vas le rechercher, si tu te retournes, je partirai, je disparaîtrai à jamais. » C'est le mythe d'Orphée et Eurydice qui est rejoué ici, mais avec un téléphone.

Pourquoi je vous raconte ça ?

Parce qu'il est intéressant de voir comment la technologie entre dans la fiction. Il serait absurde aujourd'hui de raconter une histoire d'amour sans prendre en compte le téléphone portable. Ca me faisait penser à ce que vous disais Jonathan Franzen la semaine dernière, Guillaume, quand il vous disait qu'avec "Purity", il faisait un peu un roman du 19ème, et que dans un roman du 19ème écrit aujourd'hui, eh bien, il y avait Internet. Etrangement, cette évidence n'a pas encore sauté aux yeux de tous les écrivains et cinéastes.

Et puis, c'est le deuxième enseignement de ce film, en étant pris en charge par les écrivains, les cinéastes et les artistes en général, Internet et les technologies se trouvent investis de nouvelles formes, de nouvelles représentations, de nouvelles interprétations qui nous aident à comprendre la place que ces outils ont dans nos vies. Tout comme on est étonné de trouver sous la plume de Franzen, dans "Purity", des phrases qui nous éclairent sur Internet avec une puissance qui est seule donnée aux artistes, le visionnage du film de Ducastel et Martineau donne du sens à notre infra-vie numérique. Et ça me remplit de joie.

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