LE DIRECT

Vive la critique des médias !!!!

4 min
À retrouver dans l'émission

Rendre compte des mouvements sociaux est infiniment complexe pour les médias institués. Alors ce qui se passe aujourd'hui avec Internet - la multiplicité des points de vue et des hauteurs - est tout à fait passionnant et fertile.

C'est très bien de se méfier de la manière dont les médias rendent compte des mouvements sociaux.

Parce que structurellement, les médias ne sont pas irréprochables. Bien au contraire. Il est impressionnant de voir que tout ce qui a été dit et écrit au milieu des années 90 par Bourdieu et ses épigones – et qui fournit souvent, même inconsciemment, le socle de la critique des média d'aujourd'hui – est encore vrai. Les chiens de garde ont la vie longue. Et les phénomènes auxquels on assiste en ce moment dans les grands médias - comme les mouvements de concentration dans les mains de quelques industriels aux desseins pas toujours lisibles ; comme la baisse structurelle des audiences, donc des revenus, donc des moyens de production ; comme l'errance stratégique qu'il en résulte – ces phénomènes ne font qu'accroître des biais structuraux. Et je ne crois pas que, plus de 10 ans après, on se soit encore remis de la campagne pour le référendum pour Traité constitutionnel européen, qui, dans le concert médiatique presque unanimement en faveur du « oui », avait vu Internet apparaître comme le lieu possible d'une voix alternative, et finalement victorieuse. C'était le signe ultime d'un décalage entre ces médias et la société ; je n'ai pas l'impression qu'il ait été comblé depuis. Et d'une certaine manière, ce qui se joue aujourd'hui avec le Front National continue de le montrer. Ok. Mais une fois qu'on a dit ça... Comment aller au-delà de la déploration ?

D'abord un fait. Un mouvement social, si vous voulez le traiter dans sa globalité, est un objet journalistique infiniment complexe. On l’a vu ce matin. Et pas seulement quand il est de gauche. C’est touffu, incertain, ce qui en est le plus spectaculaire n’en est pas forcément le plus signifiant. C’est toujours minoritaire. C’est à la fois toujours un peu historique et un peu nouveau. Et puis, surtout, c’est long, ça s’étale… Bref, c’est très compliqué. Mais, à la limite, on pourrait arguer que c'est aux journalistes de trouver des moyens de résoudre cette complexité, et on aurait raison

En revanche, ces moments où la société est en mouvement et où les médias peinent à rendre compte sont aussi des moments où se reconfigurent les équilibres médiatiques comme en 1968, où les radios périphériques avaient pris une place que leur laissait les grands médias institués. Et, d’une certaine manière, c’est ce qui se passe aujourd’hui. C’est dans les espaces laissés par les grands médias que pullule une information qui épouse les formes et les possibilités données par la technologie. Des AGs diffusées en intégralité sur Periscope. Des comptes Twitter qui livent-tweetent les manifestations. Des gens qui postent des vidéos sur Facebook. Un site qui archive le travail des commissions. Des chaines comme le Taranis de Gaspar Glanz, mais aussi les YouTubeurs qui prennent de la hauteur. Et j’en passe. Aucun média constitué ne pourra apporter cette multiplicité des points de vue, ces différentes hauteurs. Mais tout média institué a sa place et sa nécessité dans cette multiplicité des points de vue et des interprétations. Il faut juste renoncer au confort des aplats spectaculaires et uniformes qui étaient auparavant proposés à nos yeux pour construire patiemment des mosaïques informationnelles, des mosaïques qui laissent la place aux contrastes et aux contradictions, mais qui sont infiniment plus passionnantes que ce qu’on pouvait espérer il y a encore 10 ans.

Je sais ce qu'on va me dire : c'est bien joli tout ça, mais Internet a aussi ses biais. On ne peut pas tout voir, et bien souvent, les algorithmes sélectionnent pour nous. Et ils nous enferment dans une petite informationnelle.

Le sociologue Dominique Cardon le dit souvent : oui, les algorithmes filtrent, hiérarchisent et ordonnent les informations qui nous arrivent. Mais toutes les études sérieuses le disent, ils filtrent moins que les déterminants socio-culturels qui filtraient auparavant l'information qui nous arrivaient par les médias traditionnels. L'effort à fournir pour sortir de la bulle est bien moindre qu'il ne l'était auparavant. Et ce qui ne pousse à faire cet effort, c’est précisément le fait que nous savons aujourd’hui que la lecture d’un quotidien, d’un hebdo, l’écoute d’une chaine de radio ou un journal télévisé, ne nous suffira pas. Que ça ne sera au mieux qu’un élément de la mosaïque. Ce qui nous pousse à faire cet effort, c’est précisément la défiance. Alors vive la défiance !!!!!

L'équipe

France Culture

est dans l'appli Radio France
Direct, podcasts, fictions

INSTALLER OBTENIR

Newsletter

Découvrez le meilleur de France Culture

S'abonner
À venir dans ... secondes ...par......