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Pourquoi Internet fabrique autant de listes et des palmarès

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À retrouver dans l'émission

"Les 10 raisons de ne pas quitter son mari" "Les 5 choses que nous devrions envier aux Anglais", les listes pullulent sur Internet, et servent de modèle économique à certains sites. Ce n'est pas si simple à comprendre.

Il y a quelques semaines, j'avais rapidement évoqué la fascination d'Internet pour les listes, palmarès et autres top50. Fascination qui s'est transformée en un genre qui connaît un succès long et toujours renouvelé.

Ce qui est intéressant, c'est que des sites ont construit un modèle économique autour de ces listes de toutes sortes qui deviennent vite des objets viraux : je pense à Topito en France, mais aussi à Buzzfeed aux Etats-Unis qui propose à longueur de journées et d'années des listes et palmarès les plus absurdes ("15 choses que vous ne comprendrez pas si vous n'êtes pas l'aîné de votre famille" "33 preuves que les enfants sont l'incarnation du diable" etc.). Mais le phénomène ne serait pas passionnant s'il était resté cantonné à quelques sites vaguement distrayant. La pratique s'est répandue au point qu'elle a contaminé les médias les plus légitimes et les exigeants. Vous trouverez désormais dans les publications les plus respectées des articles intitulés ("5 choses à savoir sur tel événement" "Les 10 choses apprises en lisant tel livre"). Et c'est souvent une manière de présenter l'information qui garantit le succès à un article qui, autrement mis en forme, ne sortirait pas des limbes du web. La question est maintenant d'essayer de comprendre pourquoi.

Je ne crois pas qu'il faille voir là une référence à cette forme littéraire très ancienne (on en trouve déjà de très longs exemples dans Rabelais), réactivée au 20e siècle par des auteurs comme Prévert (et son fameux inventaire) ou Perec dans Les choses par exemple, une forme que la poésie contemporaine continue d'exploiter assidûment (je pense par exemple au travail d'un poète comme Ann-James Chaton). Je ne crois pas, donc, que des sites comme Buzzfeed ou Topito s'inscrivent dans cette longue et prestigieuse lignée, même si, par certains aspects, il existe des liens entre une liste d'injures chez Rabelais et les "10 choses à ne pas dire à son amoureuse au réveil" que l'on peut trouver aujourd'hui.

Car qu'est-ce qui fonctionne dans ces listes et palmarès en tout genre ?

Ils sont rassurants car annoncent leur longueur. Vous le savez, la question de l'attention est un enjeu majeur du web contemporain, tant nous sommes soumis à une masse d'information qui nous prend un temps considérable. La liste a l'avantage de définir son espace, son temps. Elle est la sœur de cet outil qu'on trouve désormais sur certains sites et qui vous annoncent un temps de lecture pour l'article que vous vous apprêtez à commencer. La liste fait de même, mais de manière un peu plus subtile : si c'est 10 choses que vous allez apprendre, ça n'est pas 11, vous savez où vous allez.

Mais la liste produit un effet d'accumulation intrigant, voire drolatique. Elle porte en elle, presque toujours une forme de distance vis-à-vis de son propre procédé. Un palmarès n'est jamais vraiment (surtout sur des sites pourris), un vrai palmarès. Mais on s'en moque, ce qui fonctionne, c'est simplement le fait de sélectionner et mettre en ordre (quelle que soit la validité de cet ordre), des faits prélevés.

Et même, les listes et palmarès s'étant multipliés au cours des années, intervient un méta-enjeu : mais quelle nouvelle liste va-t-on encore trouver ? Et de fait, on en trouve de nouvelles. Cliquer équivaut ici à saluer une sorte de petite prouesse d'imagination.

La liste présente aussi l'avantage de ne pas avoir à faire de liens entre les différentes parties. Par exemple, bien des éditoriaux de la presse pourraient se présenter sous la forme d'une liste "3 choses à penser de telle question.... ", ce qui aurait pour avantage de séparer ces choses, sans avoir besoin de faire des liens entre elles. Le fait de ne pas faire de liste oblige à des chevilles logiques ou rhétoriques.

Donc, la liste n'est pas un raisonnement. Et c'est peut-être ça son principal avantage. Elle accumule, hiérarchise certes, mais elle n'oblige pas à suivre le déroulement de la pensée. En ce sens, elle procure la double effet de ne pas être autoritaire et, comme elle est par nature non close, elle n'oblige pas aller jusqu'à la fin (je peux tout à fait, sans rien rater du sel de la chose, ne pas lire la totalité des "20 choses que les étrangers ne comprendront jamais sur la France").

Pour toutes ces raisons, cette chronique aurait sans doute eu beaucoup plus de succès si je l'avais intitulé : « 5 raisons qui font le succès des listes ».

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